Interview de François LANGE

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Rencontre avec l’auteur François LANGE pour parler de sa série « Les enquêtes de Fañch Le Roy » .

Francois LangeJérôme PEUGNEZ : Bonjour François LANGE, pouvez-vous me décrire votre parcours ?

François LANGE : Un parcours plutôt atypique et « accidenté » puisque j’ai été successivement militaire, engagé dans les troupes de marine aéroportées durant sept années, puis 27 ans policier ; d’abord « Inspecteur de police », comme on disait à l’époque, puis, après 1994, Officier de police. J’ai travaillé en brigade des mineurs et brigade criminelle au Havre (Seine-Maritime) puis, après ma mutation au commissariat de sécurité publique de Quimper, j’ai été successivement enquêteur en sûreté, chef de sûreté et officier d’état-major. L’Armée et la Police ont constitué un parcours riche en expériences humaines, belles rencontres, situations parfois hors normes et, surtout, foisonnant de moments chargés d’émotions… quelles qu’elles soient.

JP : Comment vous est venue l’envie d’écrire ? A quelle période ?

FL : L’écriture m’a toujours attirée ; gros lecteur dès l’enfance, je ne pouvais que tenter de formaliser, à mon tour, les idées, les sentiments, les sensations et les rêves qui constituaient mon « quotidien intérieur ». Dès l’école primaire je « m’éclatais » avec les rédactions, quels que soient les thèmes imposés. Mais, outre la série romanesque des « aventures de Fañch Le Roy », j’ai beaucoup écrit dans le cadre de « l’affaire du trésor de Rennes-le-Château » qui me passionne depuis 45 ans. Des articles pour revues spécialisées, pour des sites internet et même un livre, en collaboration avec trois autres chercheurs. Pour le roman, le facteur déclenchant fut lié à des mésaventures professionnelles… je m’en expliquerai ultérieurement.

JP : Quelles étaient vos lectures de votre enfance ?

FL : J’ai adoré Jules Verne… notamment « Vingt mille lieues sous les mers », « Voyage au centre de la terre », « L’Ile mystérieuse ». Tout jeune, je me suis passionné pour la collection « Contes et Légendes » aux éditions Fernand Nathan ; c’est là que j’ai appris à aimer la mythologie, au travers des récits de l’Iliade, l’Odyssée, l’Énéide, et tous les autres récits mythiques des civilisations du monde. Et puis… les « livres rouges » de la collection « l’Aventure Mystérieuse » de chez « J’ai Lu ». Bref ! un mélange détonnant ne pouvant que contribuer à alimenter un imaginaire déjà foisonnant et provoquer une alchimie intérieure en constant bouillonnement. Rien à changé depuis… je dois le préciser.

JP : Quel est votre ‘modus operandi’ d’écriture ? (Votre rythme de travail ? Connaissez-vous déjà la fin du livre au départ ou laissez vous évoluer vos personnages ?)

FL : Globalement, oui, je connais les grandes lignes qui structureront ma fiction. Je rédige le « squelette » du roman sur papier libre, puis je greffe, petit à petit sur cette ossature, les divers éléments qui constitueront la trame et les rebondissements du roman. Au fil de l’écriture, j’émaille la fiction de références historiques afin de renforcer un ressenti « d’histoire dans l’Histoire ». La dimension historique est essentielle pour moi et, si je ne me donne aucune limite dans la fiction, qui m’appartient en propre, je ne prends en revanche aucune liberté avec l’Histoire qui, elle, appartient à tout le monde et, de ce fait, doit être préservée dans son intégrité.

Mais le détail, le contingent, l’accidentel, tout ce qui constitue l’habillage du récit en fait, tout cela est régulièrement revu, remanié voire réécrit. Je m’interroge tout le temps et doute beaucoup. J’écris au « coup par coup », en fonction du temps qu’il fait, de mon humeur et je ne me force jamais parce-que je pense que se contraindre à calendrier bien arrêté et à un rythme déterminé à l’avance, c’est risquer de produire du vent.

JP : Le parcours a t-il été long et difficile entre l’écriture de votre livre et sa parution ?

FL : 13 ans… cela peut sembler long mais, comme je pensais n’être jamais publié, ces années passées n’ont pas constitué un obstacle. Encouragé par le regretté écrivain Pierre Magnan ainsi que par Mr Eric de Saint Périer, secrétaire général du Prix du Quai des Orfèvres, deux personnes à qui j’avais envoyé mon manuscrit, j’ai décidé d’écrire un second roman, « La Bête de l’Aven » (qui sortira aux Editions du Palémon à la mi-février 2019). C’est ce deuxième « opus » que j’ai déposé chez Palémon en 2015, sitôt après avoir pris ma retraite de la Police.

Le décès, en avril dernier, de Firmin le Bourhis, auteur à succès de notre maison d’édition, m’a amené à contacter Jean Failler… qu’il n’est plus besoin de présenter. Au cours de notre entretien téléphonique j’ai évoqué le manuscrit déposé chez lui… il l’a lu, l’a manifestement apprécié et, d’emblée, à décidé de le publier. Dans la mesure où, chronologiquement, mon premier roman : « Le Manuscrit de Quimper » était antérieur, Jean l’a donc publié en premier, après l’avoir lu bien entendu.

JP : Pouvez nous parler de votre série « Les enquêtes de Fañch Le Roy ?

Francois LANGE - Les enquêtes de Fanch Le Roy - 01 - Le manuscrit de Quimper
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FL : C’est une « série » qui n’avait, au début, pas vocation à le devenir car, comme je vous l’ai indiqué tout à l’heure, au départ j’avais inventé ce récit historique sans penser, qu’un beau jour, il serait publié. Le fait est que, grâce à Jean Failler – que je ne remercierai jamais assez- , Fañch Le Roy va vivre de nouvelles aventures, que j’espère longues et riches en rebondissements. François Le Roy, bigouden de pure souche, est entré dans la police après avoir passé quelques années à servir le Roi Louis-Philippe puis l’Empereur Napoléon III, en qualité de sous-officier de l’Armée. Il a participé à quelques campagnes, plus ou moins glorieuses, et son passé de soldat resurgit régulièrement au gré de ses enquêtes. Intuitif plus que raisonnable, il possède néanmoins une méthode d’investigation pour le moins efficace. Utilisant les moyens de son époque pour résoudre ses enquêtes, il est très méthodique dans le déroulé de la procédure. Il n’hésite pas à dessiner les scènes de crime afin d’en garder mémoire, de dresser une carte détaillée des lieux où se sont déroulés les mystères qu’il doit résoudre, de prendre le moulage d’une empreinte de chaussure, de consulter régulièrement son vieux professeur jésuite afin de connaître l’histoire des gens et des lieux etc… Cette approche technique, très précise, des faits matériels vient compenser sa propension à la rêverie, à l’interprétation de signes mystérieux relevant presque de la superstition. François Le Roy est un homme de son temps… mais raisonnant parfois sur le mode de fonctionnement intellectuel, voire religieux, des anciens Celtes. Il assume, voire revendique, cette espèce de mysticisme qui est l’un des « marqueurs » principaux de sa personnalité.

JP : Quel est la genèse du premier roman de la série « Les enquêtes de François Le Roy » ?

FL : En 2005, alors que j’étais capitaine de police affecté à la sûreté de Quimper, j’ai connu quelques déboires avec le procureur de la République en poste. Ce magistrat m’avait pris en grippe, sans motifs valables, sur la base de comptes-rendus erronés et partiaux de l’un de ses substituts… un personnage qui ne brillait guère par sa culture judiciaire et son efficacité. Bref ! « dans le collimateur » du premier magistrat du Parquet, la hiérarchie policière de l’époque a courageusement réagi en me montrant subitement du doigt comme un mauvais flic, validant d’emblée les critiques infondées du procureur. Ce fut le seul moment désagréable de 30 années de police. Plusieurs « collègues » ont, bien évidemment, opportunément pris le train en marche et se sont joints à leurs chefs administratifs et judiciaires… ils n’étaient pas les plus efficaces ni les plus vaillants non plus, mais le résultat de tout cela fut très éprouvant. J’avais besoin « d’évacuer », de changer d’air et, en l’occurrence, j’ai changé d’époque en inventant le personnage de l’inspecteur Le Roy. J’ai idéalisé le métier de policier en le transposant dans le Quimper du Second-Empire. Cela a été une thérapie salutaire et, bizarrement, mon quotidien professionnel changea du tout au tout. Le directeur de la police du Finistère de l’époque me chargea de l’état-major départemental, je fus rehaussé dans ma notation et, quelque temps plus tard, le procureur nouvellement muté au tribunal de Quimper me trouva bon policier et j’entretins les meilleurs rapports avec lui. Une leçon de vie difficile, mais formatrice, révélatrice de l’âme humaine… et, surtout, le point de départ d’un rêve de jeunesse, l’écriture. Trugarez Vraz ! Jean.

JP : Dans vos romans, y a-t-il des personnages qui existent vraiment, dont vous vous êtes inspiré ?

FL : Jean d’Ormesson – qui nous manque tant – disait : « Écrire, c’est inventer avec des souvenirs ». Bien évidemment, j’aime à poivrer ma fiction en y ajoutant des traits de caractères d’individus que j’ai connus, tant dans l’Armée que dans la Police. Ce n’est, souvent, pas à leur avantage car je n’ai retenu de la plupart d’entre eux que les côtés négatifs qui marquaient leurs personnalités ; je vous renvoie à l’argumentaire précédent. Magistrats, commissaires, officiers et sous-officiers m’ont permis de constituer un échantillon de « condition humaine » assez intéressant, à tous points de vue, pour donner du corps et de la véracité – je l’espère en tout cas – à mes romans. S’ils devaient se reconnaître en me lisant… c’est, qu’au moins, leur ego est encore gérable et leur cas pas trop désespéré.

JP : Avez-vous reçu des remarques surprenantes, marquantes de la part de lecteurs, à propos de vos romans ?

FL : Oui. Plusieurs personnes m’ont dit : « Fañch Le Roy… c’est toi ». Cela m’a surpris, je ne pensais pas avoir laissé tant d’A.D.N dans mes bouquins. Et puis, aussi, on m’a reproché de trop faire boire mon policier. Enfin, nous sommes à la fin du XIX° siècle… l’eau de Quimper à tué des centaines de personnes en refilant choléra et typhus aux Bretons. Vous ne voudriez tout de même pas que l’Inspecteur le Roy meure d’avoir bu de l’eau infectée … cela manquerait de panache tout de même… non ?

Fañch Le Roy est un policier de terrain, au sens premier du terme. Dans ses enquêtes, il va, sur les lieux de crimes ou de délits, au contact de la population. C’est comme cela qu’il prend la mesure des choses, qu’il ressent les murmures du passé et peut aller au fond des personnalités. De fait, boire un coup avec un témoin, manger avec un collègue, discuter avec une ménagère ou un concierge lui permettent de s’imprégner directement de l’ambiance les lieux et du ressenti des gens. Le commissaire Maigret de Simenon, Laviolette de Pierre Magnan ou le capitaine Langlois de Giono « travaillent » de la même manière. Ils sont plus intuitifs que raisonnables. Je ne me compare évidemment pas aux trois auteurs que je viens de citer, il faut connaître ses limites, mais la manière de fonctionner de leurs héros m’inspire plus que les jeunes flics de maintenant, avec leurs pistolets tenus à deux mains et leurs tenues débraillées ou trop apprêtées (pas de demi-mesure dans les codes vestimentaires actuels). Je ne parle même pas des aréopages de techniciens de police scientifique, arrivant opportunément avec leurs batteries d’instruments sophistiqués, afin de faire le travail du flic de base. Tout cela manque cruellement d’humanité et de crédibilité… c’est, en tout cas, mon sentiment.

JP : Avez vous d’autres passions en dehors de l’écriture (Musique, peinture, cinéma…) A part votre métier, votre carrière d’écrivain, avez vous une autre facette cachée ?

FL : Je suis archéologue amateur depuis de nombreuses années et ai eu l’occasion de doter le muséeum d’histoire naturelle du Havre de quelques échantillons d’outils préhistoriques. Quelques monographies, rédigées sous la direction de l’excellent archéologue Jean-Pierre Watté, portent également mon nom ; je n’en suis pas peu fier, même si cela n’est qu’une marque d’amitié du savant archéologue normand. Ici, en Finistère, je me suis rapproché de Jean-Paul Le Bihan, archéologue connu et reconnu pour la qualité de ses travaux de recherches. J’ai également eu l’occasion de lui donner quelques artefacts antiques et, surtout, ai énormément appris auprès de lui car, à l’instar de son collègue du Havre, il partage largement son savoir de manière pédagogique et claire. C’est l’apanage des gens intelligents.

Je sculpte la pierre, un peu le bois, pratique la course à pied, travaille mon terrain quand le temps le permet et je poursuis assidûment mes recherches liées à l’affaire dite de « Rennes le Château ». L’écriture de « polars » historiques est venue renforcer mon emploi du temps… je ne vais pas m’en plaindre.

JP : Avez-vous des projets ?

FL : Dans un temps très court… allez allumer un cierge à Saint-Mathieu, dans l’église du même nom à Quimper, pour que Jean Failler continue de me faire confiance.

Et puis, mettre en ordre le chaos imaginaire qui tourneboule dans mon cerveau pour inventer d’autres mauvais coups à infliger à ce brave Le Roy… il le vaut bien. J’ai un tas d’idées éparses, qu’il conviendra de remettre d’équerre pour, éventuellement, si l’aventure continue, emmener mon policier préféré dans d’autres coupe-gorges et lieux mal famés dignes de lui.

JP : Quels sont vos coups de coeur littéraires ?

FL : Difficile de faire un choix. En matière de « polars », comme je l’ai indiqué, ma préférence va au commissaire Maigret de Simenon, à Laviolette, le héros de Pierre Magnan, et aux aventures du capitaine Martial Langlois de Giono – mais sommes nous là dans le genre policier ? – J’aime lire le regretté Tony Hillerman et ses deux flics Navajos ; c’est d’ailleurs à cet auteur que j’ai « emprunté » la technique de la « double-enquête ». Craig Johnson met en scène le shérif Walt Longmire qui me plait bien également.

Sinon, un vrai coup de cœur pour le Capitaine Don Diego Alatriste, de Arturo Perez-Reverte, et, plus récemment, j’ai découvert, grâce à Jean Failler, les aventures de Nicolas Le Floch de Jean-François Parrot, un romancier de grand talent qui maniait la langue française de belle façon. Je n’en sors plus et enchaîne les aventures de Le Floch à la suite. Maurice Genevoix, Henri Vincenot, Maurice Druon, Jules Romain, Jean d’Ormesson, Jean Lartéguy, Alain Decaux, André Castelot sont de vieux compagnons à qui je rends visite régulièrement. La liste n’est pas close, mais je m’arrête là.

JP : Une bande son pour lire en toute sérénité vos romans ? A moins que le silence suffise ?

FL : Personnellement, je n’arrive ni à lire, ni à écrire, avec un fond sonore. Pourtant, j’adore la musique. Mais je pense qu’une jolie « gwerz » de Denez Prigent irait parfaitement avec les scènes bucoliques, les moments de promenades dans les garennes ou les chevauchées de Fañch le Roy dans la campagne bretonne. Les poursuites ou les filatures pourraient supporter « La Chanson du Forçat » du groupe brestois « Matmatah » ou bien la superbe «Blanche Hermine » de Gilles Servat. Pour les moments de combats ou d’actions « musclées », je verrais assez bien certaines productions du groupe « Tri Yann »… du genre de la deuxième partie de « An heol a zo glaz ». La chapelle des Jésuites serait un endroit idéal pour accueillir le « Stabat mater » de Vivaldi interprété par Philippe Jaroussky. Et puis, les morceaux du duo Didier Squiban et Yann Fanch Kemener peuvent, à tout moment du récit, être adaptés sans problèmes.

JP : Avez-vous un site internet, blog, réseaux sociaux où vos lecteurs peuvent vous laisser des messages ?

FL : Non… je suis assez frileux, voire paranoïaque, vis-à-vis de ces médias intrusifs, indiscrets et insidieux. Pour tout vous dire… je ne possède même pas de téléphone portable.

JP : Merci François LANGE d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

FL : Merci à vous de m’avoir permis de présenter l’inspecteur Fañch Le Roy et son univers et, par la même occasion, d’avoir pu en dire un peu plus sur son auteur.

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