Mechtild BORRMANN : Sous les décombres

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Mechtild BORRMANN - Sous les decombres-
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Présentation Éditeur

Casser des cailloux, chercher des vieux métaux, aller au marché noir. Le jeune Hanno Dietz, 14 ans, se bat pour survivre avec sa famille dans les ruines du Hambourg de l’après-guerre. L’Allemagne subit le terrible hiver 1946-1947, marqué par plusieurs mois de froid intense. Un jour, Hanno découvre dans les décombres le cadavre d’une femme nue et, non loin de là, un garçonnet d’environ trois ans. Le petit est recueilli par la famille Dietz qui le prénomme Joost. Des mois durant, l’enfant ne parle pas. Hanno ne dit rien non plus de sa macabre découverte. Mais l’image de la femme morte le hante.

Des années plus tard, Joost, devenu un architecte renommé, débarque dans l’Uckermark pour restaurer un domaine. Il y fait la connaissance d’Anna Meerbaum, dont la mère a passé sa jeunesse au domaine et refuse d’en parler, tout comme elle refuse d’évoquer leur fuite de la zone soviétique en 1946. Le hasard mettra Anna et Joost sur la piste d’un crime qui a marqué pour toujours l’histoire de leurs deux familles.

Origine Allemagne
Éditions Le Masque
Date 6 février 2019
Éditions Le Livre de Poche
Date 12 février 2020
Traduction Sylvie ROUSSEL
Pages 352
ISBN 9782253181477
Prix 7,90 €

L'avis de Cathie L.

Mechtild Borrmann, née à Cologne en 1960, en pleine Guerre Froide, est une romancière allemande, auteur d’une dizaine de romans policiers, dont seuls quatre ont été traduits en français, dont Le Violoniste, en 2015, pour lequel elle a été lauréate du grand Prix des lectrices de Elle. Son premier roman, Rompre le Silence, paru en 2006, a obtenu le Prix du meilleur roman policier en Allemagne.

Sous les Décombres, Trümmerkind dans la version originale parue en 2016, a été publié par les éditions du Masque, un département des éditions Jean-Claude Lattès, en 2019, puis en 2020 par Le Livre de Poche. Le style est sobre, agréable par les phrases et mots simples allant à l’essentiel, laissant leur contenu porter la tension dramatique du récit :

« Heinrich Anquist avait demandé à ses employés et aux prisonniers de guerre polonais de faire leurs bagages et de partir avec les réfugiés. Il avait même mis à leur disposition deux chevaux et deux voitures. Seules étaient restées la vieille Wilhelmine, leur cuisinière depuis quarante ans, et sa jeune nièce Almuth qu’elle était allée chercher à Berlin car elle avait perdu ses parents. Ainsi que Josef, qui avait grandi ici et ne quittait le domaine que pour porter les bidons de lait à la laiterie. » (Page 28).

Construction : L’intrigue tisse ses fils en allers-retours entre août 1992, le présent, et avril 1945-janvier 1947, les passés.

Thème : a-t-on le droit de tout savoir sur le passé de nos parents, et si oui, à quel prix ? L’impact des souvenirs sur les générations futures.

1992. Anna, enseignante, entretient avec sa mère des relations complexes, cette dernière se refusant absolument à parler de sa jeunesse et de sa vie avant la naissance de sa fille. Anna devrait respecter ce choix mais elle n’y parvient pas. Obsédée par ce grand vide, elle ne cesse de poser des questions à s amère, de chercher des photos, des réponses à ses questions. Pourquoi Clara, sa mère, ne parle jamais de sa famille, des enfants de son père et de ce qu’ils sont devenus ? Pourquoi Anna lit une terreur sans fond dans les yeux de Clara quand elle aborde ce sujet ?

Hiver 1946-1947. Un des plus froids de la décennie. Agnès Dietz et ses deux enfants, le jeune Hanno, âgé de quinze ans, et sa fille de dix ans, Wiebke, déploient des trésors d’ingéniosité pour survivre dans la ville dévastée de Hambourg. Son mari étant porté disparu, elle ne dispose d’aucun moyen de subsistance. Mais peu à peu, la vie reprend ses droits. Agnès se lie d’amitié avec Magda et subvient aux besoins de sa famille grâce à ses talents de couturière.

Quant à Hanno, accompagné de sa soeur, il arpente les décombres de la ville dans l’espoir de trouver des objets à revendre ou à troquer au marché noir. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Peter, jeune homme très débrouillard, qui le prend sous son aile et l’aide à améliorer leur quotidien, notamment avec des denrées alimentaires difficilement trouvables, tel que du beurre et des pommes de terre. Mais un jour, Hanno découvre le cadavre d’une femme. Tout près de là, sa soeur trouve un petit garçon âgé d’environ trois ans, tout seul. Agnès accepte de le recueillir et le prénomme Joost. Pourtant, malgré leurs recherches, ils ne connaitront jamais sa véritable identité.

1992. Anna continue son enquête et se rend au  nord-est de Berlin, dans un domaine où sa mère aurait passé sa jeunesse. Elle croise la route de Joost, l’architecte mandaté par les actuels propriétaires pour le réhabiliter. Il accepte d’aider la jeune femme à mener son enquête, sans se douter qu’ils déterreront un terrible secret et un crime abominable…Finalement, il vaut parfois mieux laisser le passé dormir en paix…

Les endroits, dit-on, ont une mémoire des événements qui s’y sont déroulés ; ils en gardent les cicatrices profondes ; leurs murs conservent les voix et les visages de ceux qui les ont hantés ; ils emmagasinent leurs souffrances, leurs joies, leurs espoirs et les restituent aux personnes capables de les écouter.

Hambourg 1947 : ville suppliciée, ayant subi les bombardements meurtriers tout au long des cinq années de guerre ; à la fin de la guerre, il ne reste de sa splendeur que ruines et champ de bataille. Seuls certains quartiers résidentiels ont été relativement épargnés, accentuant la désolation du reste de la ville, notamment Rotherbaum, où résident madame Gardner, cliente fidèle d’Agnès. Lorsque la jeune femme se retrouve face à leur blanche villa, c’est comme si, d’un coup de baguette magique, elle se retrouvait transportée dans un autre monde, qu’elle ne soupçonnait pas.

Domaine Anquist : contraste saisissant entre le domaine florissant où Heinrich Anquist pratiquait l’élevage de chevaux, plein de richesses telle que lourde argenterie, peintures de valeur, porcelaine de Meissen, et le triste tableau que découvre Anna presque cinquante ans plus tard :

« Elle gare sa voiture dans la cour intérieure et, là, elle ne peut se défendre d’un vif sentiment de déception. Le corps de logis offre un triste spectacle: la façade en ciment gris s’effrite lamentablement et le toit à quatre pans s’est effondré aux endroits où les poutres de la charpente ont cédé. » (Page 55).

Je ne connaissais pas la plume de Mechtild Borrmann avant de lire Sous les décombres ; j’ai été immédiatement séduite par la pudeur et l’objectivité de son propos, son absence de jugement, la sobriété de son style. Il existe de nombreux romans dont l’intrigue se situe pendant la seconde guerre mondiale, le plus souvent du point de vue de ceux qui ont subi l’occupation allemande et ses dévastations. Chaque mois sont publiés des récits racontant les destins tragiques de personnes, de familles ayant tout perdu, y compris la vie.
Mais qu’en est-il du peuple allemand ? Avait-il le choix ? Pas plus que les pays agressés, en réalité. Sous les Décombres montre la destinée de personnes lambda dont l’existence a été bouleversée et détruite à jamais, qui ont tout perdu, mais qui en plus ont été stigmatisées et assimilées aux nazis, seuls responsables de cet immense charnier que fut la seconde guerre mondiale. Le mérite de l’auteur est de nous rappeler que la grande majorité des Allemands n’ont pas désiré cette guerre, dont ils ont souffert autant que les peuples entraînés dans cette guerre bien malgré eux, et qu’ils ont payé cher les égarements d’Hitler et sa clique :

« Puis vint le 8 mai. La nouvelle tomba à la radio. L’Allemagne avait capitulé. La guerre était finie. Quand Clara éteignit le poste, un silence tendu s’abattit sur eux, entrecoupé seulement par les sanglots de Josef. Elle posa la main sur son épaule pour le consoler et tenta de mettre de l’ordre dans le chaos de ses idées et de ses sentiments. C’était pourtant bien ce qu’ils attendaient! Cette nouvelle, voilà des jours qu’ils espéraient l’entendre, et à présent il n’y avait qu’un grand vide. » (Page 86).

Avec ce roman impartial et équitable, Mechtild Borrmann ressuscite une période trouble et tragique de notre histoire contemporaine à travers le destin de personnages ballotés par la vie. Certains se sont montrés cruels et avides, d’autres ont essayé par tous les moyens de sauver ce qu’ils avaient de plus cher, enfants, biens matériels… Je ne peux m’empêcher de me poser cette cruciale question: dans des conditions aussi extrêmes que celles vécues par ces gens, comment nous serions-nous comportés? Il est toujours facile, du fond de son confortable fauteuil de déclarer : « Moi, c’est certain, je n’aurais pas fait ça… » Car les pires instincts qui sommeillent en chacun de nous n’attendent qu’un occasion pour se réveiller… ou pas.

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Ecrivain de romans historiques, chroniqueuse et blogueuse, passionnée de culture nordique et de littérature policière, thrillers, horreur, etc...

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