Juif et collabo. Résistant et traître. Milliardaire et ruiné. Joseph Joinovici fut peut-être le personnage le plus insaisissable de l’Occupation — et l’un des plus grands criminels de l’après-guerre.

Un homme sans papiers, sans passé, sans fond

Il arrive en France en 1925, depuis Kichinev, en Bessarabie — aujourd’hui Chișinău, capitale de la Moldavie. Il s’appelle Joseph Joanovici, parfois orthographié Joinovici, parfois encore Yoanovitch selon les documents. Même sa date de naissance est incertaine : officiellement le 20 février 1905, mais il a vraisemblablement triché sur son âge. Ses parents, dit-il, ont été tués dans un pogrom. Peut-être. Tout, chez cet homme, commence dans le flou et finira dans le paradoxe.

Il est juif, étranger, sans diplôme, sans réseau, sans rien. Il commence comme chiffonnier, ramassant les ferrailles dans les faubourgs de Paris. C’est un homme de peu d’instruction — il signera longtemps ses documents d’une croix — mais d’une intelligence pratique redoutable, d’un sens du contact hors du commun et d’une capacité à séduire, manipuler et convaincre qui fera sa fortune autant que sa perte.

En quelques années, le petit chiffonnier devient ferrailleur à son compte, puis grossiste, puis industriel. Il s’installe à Clichy, rachète les docks de Saint-Ouen, développe un empire du métal avec filiales à Madrid et Bruxelles. À la veille de la guerre, il est déjà riche. Ce qu’il va devenir pendant l’Occupation dépasse l’entendement.

L’Occupation : le ferrailleur et la Wehrmacht

Lorsque les Allemands entrent dans Paris en juin 1940, Joseph Joinovici comprend immédiatement une chose que beaucoup mettront des mois à saisir : la guerre est une affaire. Et lui sait faire des affaires.

Les Allemands ont un besoin vital de métaux pour leur effort de guerre. Ils ont de l’argent — les frais d’occupation imposés à la France leur fournissent chaque jour 400 millions de francs à dépenser sur le sol français. Et ils ont besoin d’intermédiaires capables de centraliser les approvisionnements.

Joinovici se propose immédiatement. Il met en avant sa connaissance unique du réseau des ferrailleurs français, sa capacité à drainer en un temps record des tonnes de cuivre, d’acier, de fonte depuis toute la France jusqu’à ses entrepôts de Saint-Ouen. Le Bureau Otto — l’organisme allemand chargé des achats en France occupée — devient son principal client. Les camions de Monsieur Joseph roulent jour et nuit. Ses 200 employés s’activent dans les docks, surtout la nuit. Le chiffre d’affaires explose. En quelques mois, Joinovici devient milliardaire.

Il est officiellement classé par les autorités allemandes « WWJ »Wirtschaftlich Wichtiger Jude, Juif d’importance économique — statut rarissime qui lui vaut une protection formelle contre les lois antisémites de Vichy. Un Juif intouchable dans le Paris de l’Occupation, disposant d’une carte de police allemande, d’un droit de port d’arme, et de ses entrées dans les plus hauts lieux du pouvoir nazi à Paris.

La Gestapo de la rue Lauriston : le pacte avec le diable

Début 1942, Joinovici franchit un seuil. Il entre en contact avec la Gestapo française de la rue Lauriston, dirigée par deux des hommes les plus redoutés et les plus sanguinaires de l’Occupation : Pierre Bonny, ancien inspecteur de police devenu tortionnaire, et Henri Lafont, dit Chamberlin, gangster reconverti en chef milicien.

La « bande Bonny-Lafont » est l’incarnation la plus noire de la collaboration : des Français qui arrêtent, torturent et livrent d’autres Français aux nazis, pour de l’argent. Joinovici devient leur homme de confiance. Il traite pour eux les affaires de revente des bijoux et objets de valeur saisis lors des perquisitions chez les Juifs et les résistants. Il leur fournit des renseignements. Il participe à leur réseau.

Un soir, lors d’un dîner, Lafont lève son verre vers Joinovici et lui lance : « Après tout, Joseph, tu n’es qu’un sale youpin ! » Joinovici, dit-on, soulève sa coupe de champagne et répond : « Ça coûte combien pour ne plus l’être, Hauptsturmführer ? »

La formule dit tout sur l’homme : cynique, lucide, sans illusions sur lui-même ni sur les autres. Il sait ce qu’il fait. Il sait ce que ça coûte. Il paie.

Son empire s’étend. En plus du métal, il se lance dans le trafic d’or, de devises, de bijoux saisis, de bons de la Libération volés, de vins en Algérie, de surplus militaires. Il a son bureau — avec deux fonctionnaires de police affectés à sa gestion personnelle — à la préfecture de police de Paris elle-même. Il fréquente les restaurants de luxe du marché noir, les lieux de prostitution, les cercles du tout-Paris de l’Occupation. Sa maîtresse en titre, Lucie Schmidt — surnommée affectueusement Lucie-fer par la presse — arbore manteau de chinchilla et bijoux fastueux.

L’autre face : Joinovici résistant

Mais l’histoire de Joinovici ne se réduit pas à celle d’un collaborateur. Et c’est précisément ce qui en fait un personnage impossible à classer, et donc fascinant.

Car simultanément, Monsieur Joseph finance la Résistance.

Les faits sont établis : il verse des sommes importantes à des réseaux clandestins, fournit de faux papiers, permet à des personnes recherchées — notamment des Juifs — d’échapper aux rafles et aux arrestations. Des résistants témoigneront après la guerre de son aide concrète. Sa maîtresse Lucie Schmidt elle-même, internée au camp de Gurs en 1940 avant de basculer dans la collaboration, obtiendra après-guerre la Croix de guerre au titre de la Résistance.

Dans ses entrepôts de La Rochelle, certains de ses employés ont organisé à son insu — ou peut-être pas totalement à son insu — une filière de départ pour Londres. Un neveu de Joinovici sera déporté pour ces faits. Un collaborateur, Gaget, sera fusillé.

Joinovici lui-même sera arrêté une fois par les Allemands — non pas pour faits de résistance, contrairement à ce qu’il affirmera après-guerre, mais vraisemblablement pour une affaire de rivalité interne entre services nazis. Il est relâché.

Alors : collaborateur ou résistant ? La réponse est les deux — simultanément, sans contradiction apparente pour lui. Il joue sur tous les tableaux, achète toutes les protections, ménage toutes les sorties. Certains historiens évoquent même une possible connexion avec le renseignement soviétique pendant l’Occupation. Rien n’est prouvé. Rien, avec Joinovici, n’est jamais tout à fait prouvé.

Sa propre explication, livrée à son procès, a le mérite de la franchise désarmante : « Je n’étais pas vendu aux Allemands, puisque c’est moi qui les payais ! »

La Libération : l’impunité scandaleuse

Paris est libéré en août 1944. Bonny et Lafont sont arrêtés, jugés et fusillés en décembre. Joinovici, lui, reste libre. Recherché par quatre juges d’instruction depuis la Libération, il n’est pas inquiété. Bien au contraire : il reprend ses trafics, avec les Américains cette fois — surplus militaires, marchés noirs de l’après-guerre.

Comment est-ce possible ? La réponse tient en un mot : protection.

Roger Wybot, alors directeur de la DST (contre-espionnage), est formel : Joinovici bénéficie de complicités au plus haut niveau de la préfecture de police de Paris. Des commissaires, des fonctionnaires, des hommes qui lui doivent des services rendus pendant la guerre, ou qui ont simplement été achetés, font barrage entre lui et la justice.

5 mars 1947. La DST tente une opération coup de poing : interpeller Joinovici directement dans les locaux de la préfecture de police, où il a toujours son bureau. Le commissaire Fournet, non encore révoqué, l’aide à s’échapper. Joinovici prend la fuite vers Munich. Le scandale éclate. Une purge touche la préfecture, jusqu’au préfet lui-même.

C’est seulement à ce moment que la presse nationale découvre le personnage. Paris-Presse et France-Soir se jettent sur l’affaire. Un journaliste le surnomme « la nouvelle bête du Gévaudan ». La France de l’après-guerre, qui cherche à comprendre les « Années noires » et à désigner des coupables, a trouvé son monstre.

Le procès : cinq ans pour un milliardaire

Après quelques mois de cavale, Joinovici choisit de rentrer. Il prépare un rendez-vous fictif à Phalsbourg pour le 26 novembre 1947 — histoire d’éviter d’être arrêté par la DST qu’il craint — et se rend directement à la préfecture de police. Il est incarcéré le 28 novembre à la prison de la Santé.

Son procès s’ouvre le 5 juillet 1949 devant la Cour de justice de la Seine. Il dure jusqu’au 21 juillet. L’affaire est instruite, selon les observateurs, « sans zèle excessif » — et avec des conclusions qui reflètent l’ambiguïté fondamentale du personnage : oui, il a collaboré ; mais oui aussi, il a armé et financé la Résistance.

Les plaidoiries de la défense et de l’accusation se renvoient le même homme comme deux miroirs déformants. Le même Joinovici, selon qu’on regarde d’un côté ou de l’autre.

Verdict : cinq ans de prison pour collaboration économique. Une peine jugée dérisoire par une partie de l’opinion, scandaleuse par d’autres. Il est libéré en 1952.

La cavale finale : de Mende à Haïfa

Libéré, Joinovici tente de reconstruire ses affaires. Mais le fisc le traque. Il doit un milliard de francs à l’État. Ses biens sont saisis, ses sociétés liquidées. L’empire est en ruines.

En octobre 1957, il se lance dans une cavale qui le conduit via Genève et Casablanca jusqu’à Haïfa, en Israël. Il espère y appliquer la Loi du retour, qui garantit à tout Juif le droit de s’installer en Israël. Il est refusé.

Joseph Joinovici est l’un des trois seuls Juifs dans l’histoire à qui Israël ait refusé d’appliquer la Loi du retour — avec le mafieux américain Meyer Lansky et l’espion Robert Soblen. Son passé de collaborateur des nazis est jugé incompatible avec les valeurs fondatrices de l’État hébreu.

Il est rapatrié, incarcéré aux Baumettes à Marseille. En mai 1962, miné par l’artériosclérose, il est libéré « par humanité ». Complètement ruiné, il termine ses jours dans un deux-pièces à Clichy — là même où tout avait commencé — en compagnie de Lucie Schmidt, fidèle jusqu’au bout.

7 février 1965. Joseph Joinovici meurt. Sur sa tombe au cimetière juif de Bagneux, une seule gerbe de fleurs. Le ruban porte ces mots : « À notre camarade. Honneur de la Police. Ses amis reconnaissants. »

Même dans la mort, l’ironie de son destin reste entière.

Ce que Joinovici dit de la France

L’affaire Joinovici est un miroir tendu à la France de l’Occupation et de l’épuration. Elle pose des questions qui dérangent encore.

Comment un Juif étranger, sans protection officielle, a-t-il pu prospérer dans le Paris de la Gestapo ? Parce qu’il était utile — et parce que la corruption traversait tous les camps. Comment a-t-il pu rester impuni pendant trois ans après la Libération ? Parce que ceux qui l’avaient protégé pendant la guerre avaient intérêt à ce qu’il se taise — et qu’il avait intérêt à les protéger en retour.

L’historien André Goldschmidt, qui lui a consacré une étude approfondie, pose la question essentielle : la violence avec laquelle la presse et l’opinion ont accablé Joinovici après-guerre est-elle proportionnée à ses crimes réels ? Ou bien ce « ferrailleur juif d’origine russe » — comme le décrivent systématiquement les journaux, dans un choix de mots qui n’est pas innocent — a-t-il aussi servi de bouc émissaire commode, permettant à une France qui avait largement collaboré de concentrer sa mauvaise conscience sur un seul homme ?

La question reste ouverte. Ce qui est certain, c’est que Joinovici n’a jamais prétendu être innocent. Il a juste refusé d’être le seul coupable.

Dossier Noir & Littérature policière

Joinovici a fasciné les romanciers, les cinéastes et les auteurs de bandes dessinées. Il est l’une des figures les plus romanesques de l’Occupation française.

  • Alphonse BoudardL’Étrange Monsieur Joseph (Robert Laffont, 1998) : le portrait le plus vivant du personnage, par l’un des grands écrivains argotiques français. Adapté en téléfilm en 2001 avec Roger Hanin.
  • Fabien Nury & Sylvain ValléeIl était une fois en France (Glénat, 2007-2012) : la série de bandes dessinées en six tomes qui retrace l’épopée de Joinovici avec une précision et une puissance dramatique exceptionnelles. Un chef-d’œuvre du genre.
  • André GoldschmidtL’Affaire Joinovici : collaborateur, résistant et bouc émissaire (Privat, 2002) : la référence historique, rigoureuse et nuancée.
  • Patrick ModianoLa Place de l’étoile, Un pedigree : Joinovici traverse plusieurs romans de Modiano comme une ombre, symbole de ces Juifs de l’Occupation contraints à des compromis impossibles.
  • Jacques AudiardUn héros très discret (1996) : le personnage de Monsieur Jo, interprété par François Berléand, est directement inspiré de Joinovici — le même double jeu, la même ambiguïté fondamentale, le même Paris des années noires.

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