Cordonnier le jour, assassin la nuit. Dans les campagnes du Dauphiné, au début du XXe siècle, une bande de quatre hommes rôtissait les pieds de ses victimes pour leur arracher leurs économies — avant de les tuer.

Une tradition de terreur

Ils ne sont pas les premiers à porter ce nom. En France, les « chauffeurs » forment une tradition criminelle qui remonte à la fin du XVIIIe siècle, dans le chaos de la Révolution et du Directoire. À cette époque, des bandes organisées écumaient les campagnes et les routes, s’introduisant la nuit dans les fermes et les maisons isolées, ligotant les habitants, puis leur brûlant les pieds sur les braises de la cheminée jusqu’à ce qu’ils révèlent l’emplacement de leurs économies. La méthode leur vaut leur surnom : les chauffeurs.

La bande d’Orgères, dans la Beauce, est la plus célèbre de ces groupes. Démantélée en 1800, elle avait laissé dans les mémoires rurales une empreinte de terreur durable.

Un siècle plus tard, dans la Drôme, quatre hommes vont renouer avec cette tradition — et la dépasser en sauvagerie.

Les quatre hommes

Octave-Louis David, né en 1873 à Boulogne-sur-Seine, est le cerveau de la bande. Orphelin à dix ans, dernier d’une fratrie de treize enfants, il commence sa vie criminelle à douze ans par des vols à l’étalage. Interné à la colonie pénitentiaire d’Aniane dans l’Hérault, il en sort à dix-huit ans pour s’engager dans l’armée — mauvais soldat, envoyé en compagnie de discipline, puis à Madagascar. Revenu à Paris, il enchaîne les crimes et les peines de prison. C’est à la maison centrale de Clairvaux qu’il fait la rencontre décisive de sa vie.

Jean Lamarque, originaire de la Drôme, partage sa cellule à Clairvaux. Il lui vante les fermes isolées de son département, les vieux paysans méfiants des banques qui cachent leurs économies dans des cachettes connues d’eux seuls, la facilité de disparaître dans les collines après un coup. À leur libération, les deux hommes débarquent à Romans-sur-Isère.

Urbain Célestin Liottard, né en 1863 à Piégros-la-Clastre, est le plus âgé de la bande. Réformé du service militaire pour névralgie faciale, condamné une première fois en 1904 pour tentative de vol. Manœuvre à Romans, il vit chichement et n’a rien à perdre.

Pierre Augustin Louis Berruyer, né en 1873 à Margès, cordonnier de son état. C’est dans sa maison de la rue Pêcherie à Romans — une bâtisse avec deux sorties, commode pour fuir ou surveiller — que la bande tient ses réunions. Sa femme sera arrêtée comme complice.

Quatre hommes ordinaires, aux existences banales et misérables, qui vont pendant trois ans terroriser les campagnes du Dauphiné. Le jour, ils reprennent leurs outils de cordonniers ou de maçons. La nuit, ils tuent.

Le mode opératoire : la nuit et le feu

La méthode est rodée, froide, méthodique.

La bande choisit ses cibles à l’avance, souvent grâce à des informateurs ou à de simples observations : une ferme isolée, un vieux couple sans voisins proches, un meunier réputé avoir mis de l’argent de côté. On repère les habitudes, les heures, les issues.

Puis vient la nuit. Les hommes s’introduisent dans la maison endormie, neutralisent les victimes par la surprise et la violence, les ligotent. Vient alors la partie la plus sinistre : les pieds dans les braises. Les victimes hurlent, supplient, finissent par parler — ou ne parlent pas, et meurent pour rien, pour quelques francs cachés dans un pot ou cousus dans un matelas.

Le butin est dérisoire. Des poules, du vin, du linge de maison, des bijoux de peu de valeur, des montres, de la vaisselle. Rarement de l’argent liquide en quantité significative. Ces hommes qui tuent avec une efficacité glaçante vivent eux-mêmes dans une pauvreté crasse. Ils volent tout ce dont ils ont besoin, revendent le reste au marché ou à des receleurs.

Et après ? Ils restent parfois sur place. Les chroniques de l’époque rapportent que les chauffeurs ont pris leur casse-croûte à côté de victimes agonisantes, sans hâte, avant de repartir dans la nuit.

La litanie des crimes : 1905-1908

Novembre 1905. Liottard, seul, commence. Il assassine le père Vaneille, 80 ans, pour le maigre butin de 7 francs 50 centimes. Le lendemain, on retrouve le corps, la tête à moitié brûlée dans la cheminée.

Septembre 1906. La bande se réunit pour la première fois dans la maison de Berruyer, rue Pêcherie. L’entreprise criminelle est officiellement lancée. Les premières cibles désignées sont les époux Rey et le meunier Girard.

1907. L’année la plus meurtrière. Les victimes se succèdent : Chabert, Auguste Roux, Frédéric Tardy retrouvé le crâne fracassé. Jean Malbouret, lui, les pieds brûlés, mort étouffé. Eugène Girard étranglé sur une route — le butin de cette nuit-là est, selon les archives, la somme la plus importante jamais dérobée par la bande.

Printemps 1908. Comble de la violence : la bande se débarrasse de l’un de ses propres complices, Auguste Finet dit Romarin, qui en sait trop. Entraîné à l’écart sous un prétexte, il est assommé d’un coup de canon de fusil, puis jeté vivant dans un puits. Berruyer et Liottard lui jettent des pierres pour l’achever.

Le lendemain, Jean Dorier, 63 ans, et sa fille Élisabeth, 35 ans, sont attaqués chez eux. Berruyer et Liottard se présentent en prétendant venir chercher une commande de vin passée par Romarin quelques jours plus tôt. Élisabeth est entraînée à l’écart, matraquée, puis tuée à coups de talon dans la poitrine. Le père a le crâne fracassé. Les criminels cherchent partout la cagnotte de 1 000 francs dont ils ont entendu parler — elle est cachée dans la soupente, ils ne la trouvent pas. Ils repartent avec 2 francs 50. Berruyer, dans sa fureur, mutile le corps d’Élisabeth.

François et Julie Tortel, deux octogénaires, sont tués et brûlés. Le carnage continue.

Au total : dix-huit victimes recensées, dans un secteur géographique couvrant Valence, Romans-sur-Isère, Tournon et leurs campagnes environnantes. « Dans les campagnes, on ne dort plus », écrit la presse de l’époque.

Les Brigades du Tigre entrent en scène

L’affaire des Chauffeurs de la Drôme s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire de la police française. En 1907, le président du Conseil Georges Clemenceau — surnommé « le Tigre » — prend la décision de créer douze brigades mobiles chargées de seconder l’autorité judiciaire dans les recherches criminelles à l’échelle nationale. Ces brigades mobiles, qui deviendront célèbres sous le nom de Brigades du Tigre, sont les ancêtres directs de la police judiciaire moderne.

C’est précisément la brigade de Lyon, nouvellement constituée, qui sera décisive dans l’enquête sur les Chauffeurs — aux côtés du commissaire Bellocq et du brigadier Chauvin à Valence, et des juges d’instruction Ichard à Valence et Drapé à Tournon.

Juillet 1908. Après un vol commis sur un marchand forain nommé Duport à Valence, Liottard et Berruyer sont arrêtés à Tournon. La fin de l’aventure criminelle approche — mais Lamarque, prévenu à temps, prend la fuite en direction de Bordeaux. David disparaît dans la région lyonnaise.

Les deux hommes arrêtés gardent le silence sur les meurtres. Ils reconnaissent les vols, rien de plus. Les juges piétinent. C’est alors qu’un personnage inattendu entre en scène : Elis Golbert, détective privé, qui obtient le 3 octobre 1908 de David, incarcéré à la prison de Tournon, des aveux complets. David avait été arrêté le 10 septembre à Saint-Jean-les-Vignes, dans le Rhône. Ses complices avouent à leur tour.

Décembre 1908. Les hommes sont transférés à la maison d’arrêt de Valence. Lamarque, lui, court encore.

Le procès : les assassins souriants

Le procès s’ouvre le 2 juillet 1909 devant la cour d’assises de la Drôme à Valence. Huit jours d’audience. La presse nationale fait le déplacement. Une foule dense et avide se presse chaque matin devant le palais de justice.

Ce qui frappe les observateurs, ce ne sont pas tant les détails des crimes — pourtant propres à glacer le sang — que l’attitude des accusés. Un journaliste de l’époque décrit la scène avec une précision saisissante : « Le président, d’une voix amène, rappelle aux accusés leurs crimes, et les accusés, souriants et polis, approuvent courtoisement. On dirait d’un puissant seigneur qui, devant ses vassaux rassemblés, vanterait les exploits de quelques héros prodigieux. »

David, le chef de bande, est particulièrement cynique. Il répond avec une désinvolture qui scandalise l’assistance, comme si les meurtres dont on l’accuse appartenaient à une vie antérieure sans grand rapport avec lui.

10 juillet 1909. Le verdict tombe : David, Berruyer et Liottard sont condamnés à mort. Lamarque, jugé par contumace, reçoit la même sentence. Un quatrième accusé, Brenier, complice mineur, est condamné à une peine de prison.

L’exécution : une foule de deux mille personnes

22 septembre 1909, 6 heures du matin. Devant la prison de Valence, à l’intersection de la rue Amblard et de l’avenue de Chabeuil, la guillotine est dressée. Le bourreau Anatole Deibler — dont le père avait exécuté Ravachol dix-sept ans plus tôt — officie.

La foule est immense. Jusqu’à 2 000 personnes selon certains témoignages, venues des campagnes environnantes, des villages où la terreur avait régné pendant trois ans. On vient voir tomber les têtes.

Le ministère de la Justice avait donné des instructions formelles : « On s’opposera de manière absolue à ce qu’il soit fait usage d’appareil photographique ou cinématographique. » Les instructions sont ignorées. Des opérateurs perchés sur des échelles, postés aux fenêtres des immeubles voisins, installés dans les jardins ou contre le mur de la prison, immortalisent la scène. Plus d’une douzaine de photographies, prises par Eugène Vieux du Journal de Tournon, par Roméas de Miraval et par un éditeur grenoblois, sont publiées en cartes postales qui connaissent un succès considérable dans toute la région.

C’est à ce jour l’exécution publique française dont on a conservé le plus grand nombre de photographies. Il semblerait même qu’un film ait été tourné — des articles de presse annoncent sa projection dans une salle valentinoise.

Berruyer, David et Liottard sont guillotinés à quelques minutes d’intervalle. Leurs dépouilles sont enterrées en dehors du mur de clôture du cimetière, comme c’est l’usage pour les condamnés à mort de l’époque. Lamarque, le quatrième, ne sera jamais rattrapé.

Ce que les Chauffeurs de la Drôme disent de leur temps

L’affaire éclate dans une France rurale encore profondément méfiante des banques et des institutions, où les économies d’une vie se cachent sous les matelas, dans les pots en terre, dans les doublures des vêtements. C’est précisément cette méfiance — compréhensible, héritée de siècles de crises et de guerres — qui rend les victimes vulnérables. Les Chauffeurs ne font qu’exploiter avec une brutalité systématique ce que la structure sociale et économique des campagnes françaises a produit.

L’affaire est aussi le révélateur d’une police qui se modernise à marche forcée. Les Brigades du Tigre, créées en pleine enquête, incarnent cette modernisation : pour la première fois, des policiers spécialisés peuvent traverser les frontières départementales, coordonner les informations, s’adapter à des criminels mobiles qui jouaient depuis des années sur l’absence de coordination entre les différentes juridictions locales.

Et elle dit enfin quelque chose sur la fascination morbide d’une société pour ses propres monstres : les cartes postales vendues par milliers, la foule des 2 000 personnes au lever du soleil, les comptes rendus d’audience lus comme des feuilletons dans toute la presse nationale. Les Chauffeurs de la Drôme sont l’un des premiers grands spectacles criminels de la France moderne — avant la radio, avant la télévision, quand le journal et la carte postale suffisaient à faire d’un crime local une affaire nationale.

Dossier Noir & Littérature policière

L’affaire des Chauffeurs de la Drôme a inspiré romanciers et historiens locaux, et résonne dans toute une tradition du roman noir rural français.

  • Aubin VerilhacLes Chauffeurs de la Drôme ou l’affaire de la rue Pêcherie (Édition du Flair, 2023) : le roman historique le plus récent sur l’affaire, solidement documenté par un auteur romanais qui a fouillé les archives.
  • Jacques Bénévise & Emmanuel DossatL’affaire des chauffeurs de la Drôme. Documents inédits sur les hommes rouges (Bouquinerie Éditions, 2017) : la référence documentaire, avec des archives inédites.
  • Alain BalsanLes grandes affaires criminelles de la Drôme (De Borée, 2008) : pour replacer l’affaire dans son contexte régional.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire
Entrer votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.