Philippe GRANDCOING : Une enquête d’Hippolyte Salvignac – Le Faubourg des diaboliques

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France
Philippe GRANDCOING - enquete Hippolyte Salvignac - Faubourg des diaboliques
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  • Éditions de Borée le 11 mars 2019
  • Pages : 296
  • ISBN : 9782812924842
  • Prix : 19,90 €

PRÉSENTATION ÉDITEUR

L’antiquaire et enquêteur amateur Hippolyte Salvignac est de retour dans la France haute en couleurs de Clemenceau ! Accusé d’avoir assassiné le mari de son ancienne maîtresse, il devra batailler pour prouver son innocence, mais aussi pour disculper un ami de Picasso. Ces nouvelles aventures le mènent tout autant dans le Paris interlope de Montmartre où naît l’art du XXe siècle, qu’au cœur du faubourg aristocratique du boulevard Saint-Germain. Au fil de ses investigations où s’entremêlent la quête des origines familiales de son ami l’inspecteur Jules Lerouet et la plongée au plus profond des turpitudes des élites, il découvre également un pays aux puissants contrastes, depuis la Sologne des chaumières et des châteaux jusqu’au Midi languedocien ravagé par la crise viticole.

L’AVIS DE JEAN-MARC VOLANT

Retrouvez la ville de Paris, ses artères, ses rues et ruelles, ses beaux quartiers, même à l’aube de ce nouveau XXe siècle, est une vraie joie personnelle en tant que lecteur. J’aime déambuler dans la capitale au rythme de mes lectures et quand un roman, peu importe le genre, peut me faire retourner visiter la plus romantique du monde, dixit les américains, je saisis de suite l’occasion d’y retourner.

Nouveau roman policier, nouveau héros, nouvelle plume et donc nouvel auteur forcément. Un auteur bien de chez nous, qui en est à son second roman et il nous revient avec son personnage de Hippolyte Salvignac, antiquaire de son état et détective amateur à ses heures perdues. Un roman policier, qui outre l’enquête qui s’y déroule, est très bien écrit et surtout savamment documenté. Il faut dire que son auteur est un spécialiste de ce début de XXe siècle et on a plaisir à retrouver une vraie rigueur historique dans cet ouvrage. L’auteur ne lésine pas sur les détails, mais sans pages ou paragraphes inutiles : chaque phrase, chaque mot qui se rattache à parler d’une période ou d’un événement, est fait avec passion et sérieux. Un bon point de ce côté-là. Quant au contenu de ce deuxième roman policier, on a droit à une enquête certes convenue, mais qui tient très bien la route tout au long des pages. Des personnages haut en couleurs (on est en plein renouveau dans l’art pictural et on sent le vent tourner pour un soupçon de modernisme via la future toile d’un peintre espagnol), des seconds couteaux bien trouvés et une intrigue qui se déroule avec envie, avec suspens et rebondissements pour tenir en haleine. Si on fait exception du titre du roman, quelque peu pompeux et outrageusement trompeur, on peut se laisser tenter par cette découverte qui fut extrêmement plaisante et outre le fait de revoir les rues de la capitale dans les pages d’un roman, je me suis plû à aimer le second ouvrage de l’auteur français.

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L’AVIS DE CATHIE L.

Le Faubourg des Diaboliques a été publié par les éditions De Borée en 2019 dans la collection « Vents d’Histoire ». Le style de Philippe Grandcoing, particulièrement soigné et fluide, utilisant un vocabulaire et une syntaxe opulents, confère au récit un caractère lettré et instruit, parfaitement adapté pour ce roman érudit et intelligent. L’équilibre du récit repose sur une juste répartition entre les scènes d’action, les investigations, les scènes de vie privée et les passages narratifs présentant le contexte politique dans lequel il évolue :

« dans le train qui le ramenait vers Paris, Hippolyte Salvignac somnolait. Il connaissait par cœur ces paysages. Tant que la ligne traversait le Massif Central, il aimait à se laisser surprendre par les innombrables points de vue, sans cesse changeants, fruits d’un tracé devant composer avec les contraintes de la géographie. Tantôt la locomotive serpentait dans de sinueux fonds de vallée ombreux, tantôt elle coupait droit et franchissait les obstacles à grand renfort de viaducs et de tunnels. » (Page 7).

Construction: les deux premiers chapitres, sans rapport direct avec l’enquête menée par la suite, illustrent la vie provinciale qui est celle d’Hippolyte lorsqu’il séjourne chez son père ou chez son amie Adélaïde, dans son château de famille. Leur rythme volontairement contraste agréablement avec l’allure plus soutenue des aventures parisiennes de l’antiquaire, mettant en lumière les deux pôles de sa vie.

Touche de l’auteur : son sens de la description remarquable par sa faculté à dépeindre un décor ou un objet avec précision, dans une richesse de langage sobre :

« Son attention finit par se fixer sur le bureau devant lequel il était assis. Par endroits, le temps l’avait poli, fort irrégulièrement, et la saleté qui s’était incrustée dans les veines du bois lui donnait un aspect finalement marbré. Face à lui, l’arrête du plateau était ainsi tout émoussée, arrondie presque. » (Page 44)…

« Une lumière intense et changeante nimbait toute chose d’une beauté totalement nouvelle pour lui. Même les jours de pluie, lorsque les nuages s’accrochaient aux premiers contreforts de la barrière pyrénéenne, les paysages gardaient tout leur attrait. tout semblait n’être que force et gaieté, puissants contrastes et chaleur vibrante. » (Page 227).

L’intrigue

Janvier 1907. Après un séjour de deux semaines dans son Quercy natal, Hippolyte est de retour dans la capitale. A peine a-t-il le temps de reprendre ses habitudes qu’il est convoqué par Clémenceau dans un endroit plutôt insolite. Le chef de cabinet lui soumet son projet de révolutionner la police auquel Hippolyte pourrait prendre part. Il s’agit de créer un corps de policiers en utilisant les outils modernes tels que téléphone, automobile, tout en ayant recours à des méthodes à la pointe: empreintes digitales, fiches anthropométriques. En tant qu’antiquaire, Salvignac pourrait secondes les forces de l’ordre en matière de trafics d’art (comme dans Le tigre et les Pilleurs de Dieu). => Acte de naissance des fameuses Brigades du Tigre.

Après une nuit agitée et bien arrosée, Hippolyte reçoit la visite d’agents de la Sûreté venus l’arrêter pour le meurtre de François-Emile Sérandie, le mari d’Eugénie, son ancienne maîtresse, retrouvé mort, tué de plusieurs coups de couteau. Le problème est que ses souvenirs de la nuit passée sont tellement confus qu’il est incapable de donner le nom de l’établissement de passe, certes de luxe, mais tout de même, dans lequel il a rencontré Clémenceau et Hennion, futur patron de la Sûreté, dont il ne peut décemment pas citer les noms pour se disculper.

Une fois innocenté, après un séjour en prison peu agréable, Hippolyte, momentanément dégoûté par la politique, s’intéresse d’un peu plus près à sa boutique, notamment aux objets africains, alors en vogue. Par l’intermédiaire de son associé, le jeune Bourdaix, il en vient à fréquenter le milieu des artistes de Montmartre. Alors que l’un d’entre eux, accusé du meurtre dont il vient juste d’être innocenté, est incarcéré. Hippolyte, contrarié de se voir contraint de reprendre contact avec la police, mais décidé à faire toute la lumière sur cette affaire louche, accepte d’aider Jules Lerouet, son ami policier, à l’aider dans son enquête.

Contexte historique

International : le début du 20e siècle et l’année 1907 en particulier s’inscrivent dans un contexte international en proie à des sociaux souvent meurtriers, les peuples commençant à prendre conscience de leur désir d’émancipation aussi bien sociale que nationale: rébellion contre le tsar en Russie, anarchie au Maroc.

National : suite à l’adoption de la loi de la séparation de l’Eglise et de l’Etat le 9 décembre 1905, l’opinion française reste partagée, scindant le pays en deux, un peu comme lors de l’affaire Dreyfus. Les traditions et les habitudes ancestrales ne se dissolvant pas d’un coup de baguette magique, les remous politiques de cette loi continuent de bouleverser le paysage social français, ce dont l’auteur donne un aperçu dans le premier opus de la série. A cela s’ajoutent les conflits au sein de la police même entre les tenants de la tradition et les adeptes du modernisme confiants en les valeurs plus humaines de la république, conflits s’inscrivant dans une lutte d’influence politique en vue d’acquérir plus de pouvoir. Ainsi, la position fragile de Clémenceau, nullement à l’abri d’un éventuel renversement du gouvernement, justifie la prudence dont Salvignac doit faire preuve lors de leur collaboration.

Milieu artistique: Dans ce second opus, Salvignac, grâce à son associé, va être mis en contact avec le milieu bohème artistique de Montmartre, un monde totalement inédit pour le jeune antiquaire. Il fera ainsi la connaissance de Picasso avant qu’il devienne célèbre, mais également de Derain, Vlaminck, Fernand Léger et André Salmon et fréquentera des lieux admirablement mis en scène :

« Salvignac fut agréablement surpris. Il s’attendait à un lieu sordide. En réalité, l’établissement occupait tout le rez-de-chaussée d’un immeuble haussmannien à l’angle de la rue Frochot (…) C’était la foule bigarrée de Montmartre, où se côtoyaient filles entretenues, bourgeois s’encanaillant, petites frappes des faubourgs et bohème artistique. » (Page 94).

Les lieux

Les différents endroits dans lesquels se retrouve Salvignac, que ce soit pour les besoins de l’enquête ou liés à sa vie personnelle, bénéficient de descriptions sobres mais évocatrices. La boutique de Salvignac, à la devanture peinte par Fernand Léger. Dans un tout autre registre, la cellule dans laquelle il croupit pendant quelques jours, « un peu plus grande que celle du dépôt de la Préfecture de police. Elle était également un peu plus moderne et un peu plus confortable, avec son éclairage électrique, ses waters, son bas-flanc qui se rabattait contre le mur et sa petite table. Mais elle restait oppressante… » (Page 64).

Dans des contrastes toujours saisissants, Philippe Grandcoing nous promène aux quatre coins de la capitale, visitant des lieux aussi insolites, comme le refuge des peintres montmartrois :

« A la stupéfaction de Salvignac, l’escalier ne montait pas mais descendait vers les étages inférieurs, deux ou trois d’après ce qu’il en jugeait en se penchant par-dessus la rambarde. L’intérieur de la bâtisse était sombre, froid et humide. Il s’en dégageait une odeur persistante de moisi ainsi qu’une impression de misère et de vétusté. Une pâle clarté tombait d’une petite verrière. » (Page 132)

…. qu’étonnants, comme le lieu de rendez-vous imposé par Clémenceau :

« Le café offrait l’aspect d’un établissement plutôt huppé, presque clinquant même, avec sa vaste salle éclairée par de grands lustres scintillants se reflétant dans d’innombrables miroirs, ses murs recouverts de cuir de Cordoue, ses banquettes de velours cramoisi et ses tables de marbre (…) Elle le mena jusqu’à une bâtisse sombre, vestige des temps anciens où le quartier abritait d’élégantes maisons de plaisance nichées au fond de discrets jardins. Quelque fenêtres avaient été murées, toutes les autres avaient leurs volets clos. (…) Hippolyte n’eut aucun mal à deviner quelles activités abritait cette étrange maison. Les murs du couloir étaient ornés de gravures licencieuses, dans l’esprit libertin du XVIIIe siècle. » (Pages 27-28).

En conclusion

Le Faubourg des Diaboliques séduit par ses nombreuses qualités, notamment la très bonne connaissance des interactions et des conflits politiques de l’époque. La reconstitution est méticuleuse, jusque dans les dialogues, les accents, les familiarités, les attitudes, la vie quotidienne et le contexte social particulièrement tendu dans le sud du pays à cause de la révolte des cultivateurs de vignes : « Trois jours plus tôt, une manifestation monstre avait réuni près d’un million de personnes à Montpellier. Le mouvement prenait une dimension de plus en plus politique, tous les adversaires du gouvernement de Clemenceau se liguant pour le renverser. La droite catholique et anti-républicaine soutenait désormais clairement les vignerons. » (Pages 231-232).

Ma seule déception est que la mission confiée par Clémenceau à Salvignac, dans le cadre de la création d’une brigade de police spéciale, ne soit pas exploitée dans le roman qui, à mon sens, fait la part belle à la vie privée de Salvignac, noyant les aspects de l’enquête policière qui n’occupe qu’une partie de l’intrigue.

Le + : la description très réaliste du quai des Orfèvres, de la salle dédiée à l’identification judiciaire et de la procédure, ainsi que les balbutiements de la police scientifique dont l’auteur nous montre certaines caractéristiques (voir la scène où Salvignac se fait mesurer et photographier sous toutes les coutures).

En bref, ce second opus confirme la talent de Philippe Grandcoing pour nous concocter des polars historiques passionnants et instructifs. A quand le troisième ??

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