Javier AZPEITIA : L’imprimeur de Venise

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Javier AZPEITIA - imprimeur de Venise
L'imprimeur de Venise

PRÉSENTATION ÉDITEUR

En 1530, un jeune homme se présente dans une maison de la région de Modène, pour rencontrer la veuve d’Alde Manuce, le célèbre imprimeur vénitien. Il veut lui montrer le texte qu’il a écrit sur sa vie, sans savoir que la véritable histoire de Manuce n’a rien à voir avec le ton épique du récit qu’il a imaginé autour du héros de l’imprimerie.

En effet, lorsqu’en 1489, Alde Manuce arrive à Venise dans le but de réaliser des éditions raffinées des nombreux trésors grecs qu’il connaît, il doit faire face à de nombreuses difficultés auxquelles il ne s’attendait pas : vol de manuscrits, censure des puissants contre la diffusion de l’épicurisme, obligations commerciales d’Andrea Torresani, patron de l’imprimerie… Quand il se met en tête d’épouser la fille d’Andrea Torresani, les obstacles se multiplient encore.

Avec une juste dose d’ironie et une érudition discrète, L’Imprimeur de Venise recrée de manière éblouissante l’origine de l’édition à travers des personnages pionniers, dans une ville folle. L’époque de crise que traverse Venise n’est pas sans rappeler les défis du présent…

L’AVIS DE CATHIE L.

Javier Azpeitia, né à Madrid en 1962, un écrivain, philologue et éditeur espagnol. a exercé de nombreux métiers tels que chanteur, épicier, directeur méritoire en tir, professeur d’espagnol, guide touristique, scénariste pour la télévision et le cinéma et collaborateur éditorial.

En 1989, il débute sa carrière littéraire avec Messalina, puis enchaîne avec Hypnos en 1996 qui remporte le Prix Hammett de la nouveauté. Actuellement, il poursuit sa carrière d’écrivain tout en enseignant la création littéraire à l’université de Salamanque.

Le roman

L’imprimeur de Venise, en version originale El impresor de Venecia parue en Espagne en 2016, a été publié par les éditions Jean-Claude Lattès en 2018.

Le style, poétique, est ciselé comme une pièce rare d’orfèvrerie: « Le rire franc de Cornelia résonna contre les murs à l’intérieur de la loggia, tournoya entre les colonnes et s’envola librement dans le matin, se confondant avec le gargouillis nerveux des oiseaux. » (Page 39).
L’imprimeur de Venise propose une savoureuse immersion dans l’Italie intellectuelle de la Renaissance: allusions à la recherche de manuscrits rares et précieux; à la bibliothèque de Laurent de Médicis, fin lettré, connu pour avoir soutenu et financé de grands artistes de son époque, propulsant ainsi Florence au rang de capitale intellectuelle; à l’histoire du manuscrit de la célèbre oeuvre de Lucrèce, poète philosophe latin ayant vécu au premier siècle avant J.C., De Natura Rerum », que l’on croyait définitivement perdu jusqu’à ce que l’humaniste italien Poggio Bracciolini en découvre une copie datée du 9e siècle en 1417, dans la bibliothèque d’un monastère; à l’oeuvre du philosophe grec, Epicure; ainsi qu’au travail d’un imprimeur de l’époque qui devait trouver le bon manuscrit, le corriger et en assurer la mise en page avant de l’imprimer et de le diffuser.

Le fil rouge du roman: sauvegarde du livre d’Epicure De la nature. L’oeuvre considérable du philosophe grec fut détruite à l’avènement du christianisme, instauré religion d’Etat par l’empereur Constantin, ce qui freina certainement la diffusion de sa doctrine )basée sur la recherche du bonheur, non par une jouissance effrénée des plaisirs de la vie, mais par la maîtrise ascétique de ces derniers) sans toutefois l’empêcher de parvenir jusqu’à nous, grâce notamment à Diogène Laërce, auteur du 3ème siècle. Aujourd’hui, il ne nous reste que trois Lettres et une quarantaine de maximes, pour la plupart découvertes au 19e siècle, ainsi que quelques fragments de son oeuvre majeure découverts à Herculanum en 1752, à une époque où la doctrine épicurienne revenait en force.

L’intrigue

Quarante années après sa disparition, Mari raconte à leur fils la vie de son mari, Alde Manuce, professeur et grammairien. 1489. Le jeune Alde arrive à Venise avec en tête un projet d’autant plus ambitieux qu’il n’y connaît absolument rien: fonder une imprimerie dont la mission serait de publier les œuvres maîtresses de la littérature grecque dans des éditions de qualité.

Au fil des mois qui passent, Alde apprend les ficelles du métier auprès d’Andrea Torresani, l’un des plus riches imprimeurs de la ville, dont il épousera la fille cadette Maria, quelques années plus tard.  Très vite, la jeune femme, douée et intelligente, parlant le latin et le grec, se révélera une précieuse alliée à l’atelier, grâce à l’éducation poussée qu’elle reçut dans un couvent allemand.

Lorsque Torresani lui interdit d’imprimer des livres grecs, Alde aurait perdu tout courage sans le soutien de Maria qui, aussitôt son terrible père le dos tournée, suggéra à son mari le moyen de contourner l’interdiction : « Nous allons imprimer les livres latins fondamentaux comme les missels portables: in-octavo, manuels à la façon des enchiridions grecs qui sont juste un peu plus grands que la main. Des livres qu’on peut transporter facilement dans la poche ! » (Page 247).

De défaites en victoires, Maria déroule ainsi le fil de la vie de celui grâce à qui de nombreux manuscrits grecs importants furent imprimés, et l’imprimerie connut des innovations fondamentales, notamment l’utilisation des caractères en italique permettant d’imprimer plus de mots sur les pages plus petites des manuels in-octavo.

Les lieux

L’intrigue de L’imprimeur de Venise, qui se déroule dans la Venise de 1489, offre une reconstitution historique précise et très réalistes, jusque dans les moindres détails : les gondoliers aux bras épilés, dont le gauche portait un tatouage représentant une ancre « autour de laquelle s’enroulait un être marin hybride, entre poisson et serpent. » (Page 49) ; leur langage imagé, parfois grossier.

Toute une atmosphère restituée avec tant de réalisme que l’on pourrait presque entendre les bruits, humer les odeurs, percevoir le frôlement furtif du vêtement d’un moine, sentir la chaleur du soleil sur notre visage, se perdre dans les ruelles, découvrant avec des yeux émerveillés un monde disparate et bigarré, dans une débauche toute méditerranéenne de couleurs : « tout le monde hurlait, les vendeurs transportant leurs marchandises jusqu’à leur emplacement, les esclaves opulents escortant leur maître misérable, les mères hystériques cherchant leurs enfants perdus, les bouchers des abattoirs sur le point de sacrifier l’animal du jour, et tous se faisaient crier dessus à leur tour par de faux dévots en haillons. » (Page 53).

Au milieu de cette foule anarchique trônent les palais de marbres « jaunâtre d’Istrie, avec des incrustations de porphyre et serpentine, (…) contrastant avec les façades en pierre des maisons neuves, celles des anciennes, peintes en couleurs vives ou décorées avec des fresques de scènes mythologiques abîmées par l’humidité. » (Page 54).

Brusquement, alors que notre regard s’attarde sur ces façades magnifiques de couleurs et de décorations, nous sommes assaillis par l’odeur des ordures pourrissant au fond de la lagune portée par le vent qui s’est levé soudainement. Les miasmes fétides nous soulèvent le cœur et nous nous hâtons de couvrir notre délicat nez d’hommes du 21e siècle d’un mouchoir de soie délicatement parfumé.

Mon avis

Grâce à L’imprimeur de Venise, j’ai passé un très agréable moment de lecture, me plongeant sans vergogne dans l’atmosphère empuantie et formidable de la Venise de la Renaissance. Grâce à une documentation précise et détaillée, je n’ai eu qu’à fermer les yeux pour me retrouver dans l’imprimerie d’Andrea Torresani. J’ai appris avec Alde à recopier  avec application d’anciens manuscrits grecs, à corriger les nombreuses erreurs commises par les copistes ignares, j’ai regardé Francesco fondre ses caractères avec beaucoup de minutie.

Le + : Les personnages hauts en couleur, les portraits d’hommes et de femmes attachants, vibrant de sincérité, les dialogues parfois drôles, parfois pathétiques, les émotions et les bravades constituant une fresque colorée et extrêmement vivante.

Le bémol: l’érudition parfois pesante se perdant dans les méandres de l’oeuvre d’Épicure, citant de longs extraits dont on ne voit pas bien l’utilité pour l’intrigue. Certes, le sauvetage de son oeuvre constitue bien le fil rouge de ce roman; néanmoins, certains passages trop longs nuisent plus à l’intérêt du récit qu’ils ne l’enrichissent.

Cela dit, L’imprimeur de Venise est un roman attachant, sombre et lumineux à la fois, sobre et truculent, dans lequel on a plaisir à faire connaissance avec cet homme timide et audacieux, circonspect et aventureux, qui n’a pas hésité à braver de nombreux obstacles pour réaliser sa passion, n’oubliant jamais que ce qui compte ce n’est pas tant le processus de fabrication que le texte lui-même. Pour notre plus grand plaisir, Javier Azpeitia, fait revivre Alde Manuce, dont le nom s’est un peu effacé de l’histoire. A travers les siècles, avec son accent chantant, l’imprimeur de Venise nous rappelle que la connaissance contenue dans les livres, quelle qu’elle soit, est notre plus beau patrimoine, et que nous devons coûte que coûte le préserver afin de le transmettre aux générations futures. L’ignorance est mère de tous les vices…

 

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