Interview de l’auteur Philippe GRANDCOING

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Rencontre avec l’auteur Philippe GRANDCOING, à l’occasion de la sortie de son roman policier historique « Une enquête d’Hippolyte Salvignac – Le tigre et les pilleurs de Dieu » aux éditions De Borée en mars 2018.

Philippe GRANDCOINGCathie L. : Avant de parler de votre travail d’écrivain, j’aimerais en savoir plus sur votre parcours d’historien. Depuis 1997, l’année de votre soutenance de thèse, vous avez écrit et collaboré à de nombreux ouvrages. L’ère géographique de vos recherches se situe dans votre région natale, approximativement le Limousin. Mais quels sont vos sujets de prédilection ?

Philippe GRANDCOING : J’ai effectué mes travaux universitaires de recherche sur la période du XIXe siècle, avec un des plus grands spécialistes de cette période, Alain Corbin. Forcément, maîtrisant bien cette période et l’appréciant j’ai continué dans cette voie. J’ai toujours aimé travailler sur la ruralité, les campagnes, sans doute en raison d’ancestrales attaches paysannes. Donc les campagnes limousines je les ai étudiées à travers de nombreux thèmes : la criminalité, le monde des châteaux, l’évolution des paysages, l’histoire de la race bovine limousine, etc.. Mais j’ai aussi étudié certains aspects du patrimoine ainsi que les luttes politiques et sociales, notamment en 1848, en 1905 ou dans les années Trente, dans une région réputée pour son précoce ancrage à gauche.

CL : En tant qu’historien, que pensez-vous de la place réservée à la Mémoire dans notre société très pragmatique, très ancrée dans le présent ?

PC : Je risquerais lasser le lecteur si je me lançais sur ce thème. Pour résumer, je pense qu’on a transformé l’histoire en mémoire(s) ce qui pose problème car la mémoire est érigée en valeur, avec une injonction à se remémorer et à commémorer alors même que le sens de l’évènement se perd. Sans doute, est-ce justement pour donner des racines à notre société de l’immédiateté mais les effets de cette sanctuarisation du passé au nom du devoir de mémoire peut être très contreproductif.

CL : Quelle influence Alain Corbin, votre directeur de thèse, historien réputé spécialiste de l’histoire des mentalités et des sensibilités, a-t-il exercé sur l’orientation de vos recherches ?

PC : J’ai découvert avec lui un véritable « maître », quelqu’un qui savait avec talent transmettre un savoir, une méthode et qui a développé une pensée profonde et originale. Même si mes thèmes de recherche n’ont pas grand-chose à voir avec les siens, je pense que j’ai été très sensible aux questions de représentations (de soi, de l’autre), à la reconstitution des univers mentaux, en ayant toujours à l’esprit que les hommes du XIXe siècle, voire de la première moitié du XXe siècle, n’avaient pas le même rapport à leur environnement humain, mental et physique que nous. Si l’on ne tient pas compte de cela on risque vite tomber dans l’anachronisme.

CL : De 2008 à 2013, en collaboration avec Vincent Brousse, professeur d’histoire, vous avez écrit sept ouvrages retraçant les affaires criminelles du Lot, de la Corrèze et de la Haute-Vienne. Comment est née votre collaboration ?Pourquoi vous intéressez-vous à ces affaires ?

PC : Avec Vincent, qui est un ami, nous nous connaissions depuis 15 ans et avions déjà publié ensemble des ouvrages collectifs. Je lui ai proposé de faire cela à deux, car je ne voulais pas trop m’aventurer dans le XXe siècle, qu’il connaît bien mieux que moi. En général, nous nous sommes répartis les affaires par période, parfois nous avons échangé des affaires en fonction de notre inspiration. Au départ c’était une commande, mais nous y avons vite pris goût et six autres ouvrages ont suivi le premier.

CL : Vous étes également conseiller éditorial de la revue « Les Grandes Affaires de l’Histoire ». En quoi consiste précisément votre mission ?

PC : Il s’agit, à partir du thème décidé par le directeur, d’élaborer un sommaire, afin que le numéro soit cohérent, qu’il n’y ait ni lacunes ni redites. En général, je propose une vingtaine d’articles pour qu’au final une quinzaine soit retenue.

CL : Autre casquette, l’enseignement. Quel message transmettez-vous aux jeunes auxquels vous vous adressez ? Quelle est la teneur de votre pédagogie ?

PC : Je suis enseignant en classes préparatoires aux grandes écoles. C’est très particulier. Je m’adresse à des jeunes de 18-20 ans préparant des concours. Il s’agit surtout de les faire entrer dans l’Histoire comme discipline de sciences humaines et pas comme simple mémorisation et restitution de savoirs. Comprendre la démarche de l’historien, mais aussi ce à quoi sert l’histoire comme compréhension de notre monde actuel me paraissent essentiel.

CL : Quelle est la différence entre « discipline de sciences humaines » et simple « mémorisation et restitution de savoirs » ?

PC : La mémorisation et restitution n’impliquent guère une démarche de compréhension des logiques des acteurs de l’époque et donc il y a un risque d’anachronisme, mais aussi la tentation de tenir un discours de « vérité » sans nuances et sans explications. L’historien se doit d’interroger les doctuments, les témoignages, de les mettre en perspective pour en rendre toute la complexité. Je ne prends qu’un seul exemple : le 10 juillet 1940 l’assemblée nationale vote à une très large majorité les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Certes, mais pourquoi? dans quelles conditions? Nous qui connaissons la suite cela peut être choquant, une démission de la démocratie etc. Si on veut éviter les jugements péremptoires il faut remettre cet acte en perspective.

CL : Je m’interroge : bénéficiez-vous du don d’ubiquité ? Plus sérieusement, comment trouvez-vous le temps de mener de front vos différentes activités ?

PC : Avant je répondais : « je n’ai pas la télé ». Maintenant je rajoute : « je ne suis pas sur les réseaux sociaux ». C’est du temps gagné pour d’autres choses. Et en vieillissant on accumule savoir et expérience, ce qui permet d’aller plus vite.

CL : En 2017, toujours en collaboration avec votre complice, vous avez écrit un ouvrage consacré aux vols et aux trafics des émaux médiévaux à la Belle-Epoque. Cet essai est-il le facteur déclencheur de votre premier roman ?

PC : Oui et non. Oui parce qu’il m’a donné le point de départ de l’intrigue. Non parce que ce projet d’écrire un roman policier datait de bien plus longtemps. J’ai dans mes tiroirs un manuscrit datant de 2010-2011.

CL : D’historien à romancier, il y a plus qu’un pas. Pour quelle raison avez-vous franchi ce ou ces pas ?

PC : Une envie sans doute très ancienne, remontant à l’enfance je pense. Une forme de lassitude (ou de manque de temps pour la recherche) par rapport au travail de l’historien a aussi accéléré les choses.

Philippe GRANDCOING - Une enquete Hippolyte Salvignac – tigre et les pilleurs de Dieu
Tigre et les Pilleurs de Dieu

CL : Pourquoi avez-vous choisi de situer l’action de « Le Tigre et les pilleurs de Dieu » en novembre 1906, quelques mois après l’entrée en vigueur de la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat ? Est-ce parce que, en tant qu’historien, vous connaissiez particulièrement cette période ?

PC : Oui, mais aussi parce que c’est une période qui charrie encore dans l’univers mental de nos contemporains beaucoup d’images, celles liées à la « Belle Epoque ». En outre cela me permettait de faire de Clemenceau un personnage central, or dans l’idée d’une série c’est très intéressant car c’est un homme politique de premier plan lié au monde de l’art et des lettres, doublé d’une personnalité complexe et attachante.

CL : A propos de l’image que les Français se font de la Belle-Epoque, ne pensez-vous pas qu’elle est nimbée d’une aura « d’Eldorado » et que, finalement, l’époque n’était pas si belle que ça? Quelle est votre vision de cette période plutôt tumultueuse politiquement et socialement?

PC : La « belle époque » est effectivement une notion forgée rétrospectivement suite aux horreurs de la Grande Guerre. Dans les faits c’est une période tendue, politiquement avec les suites de l’affaire Dreyfus, socialement, avec une grande vague de grèves en 1905-1906, le tout dans une France qui est encore très inégalitaire. La « Belle Epoque » c’est surtout l’âge d’or de la bourgeoisie, qui sera déstabilisée par les mutations de la guerre et c’est une entrée douloureuse dans la modernité.

CL : Dans votre roman, vous avez admirablement dépeint la situation politico-religieuse de la France de l’époque. Etait-ce pour vous un défi difficile à relever que d’y intégrer une fiction romanesque ?

Le défi est plutôt inverse : comment introduire des éléments historiques dans une fiction romanesque sans être tenté de faire un exposé didactique ?

CL : A partir de quels éléments avez-vous bâti votre récit ? Quel a été votre point de départ ?

PC : Le premier point de départ c’est d’avoir trouvé le personnage principal, puis le duo qu’il forme avec un inspecteur de police. Il fallait avoir avec ces deux personnages de fiction suffisamment d’éléments permettant de les enchâsser dans un contexte historique bien réel et de façon à ce que cela soit plausible. De là, la greffe a pris. Ensuite pour cette première intrigue je me suis inspiré de ce trafic d’œuvres d’art lié à la séparation des Eglises et de l’Etat. Pour les volumes suivants, ce sont d’autres faits historiques.

CL : Si je comprends bien, pour construire vos romans vous partez de la fiction pour aller vers le réel et non l’inverse? (J’écris moi-même des romans historiques dont je construis l’intrigue en partant du réel afin d’y insérer ma fiction).

Il me semble que la colonne vertébrale d’une série policière historique est constituée des personnages (ici de fiction) et de l’intrigue. Donc oui, il me semble qu’il faut partir de la fiction. mais je ne suis pas sûr que les choses soient aussi tranchées que cela. Quand on réfléchit à une intrigue ou un personnage, on ne peut pas faire abstraction du contexte historique (quitte à l’étoffer par la suite).

CL : Grâce à vous, nous apprenons beaucoup de choses sur le monde des antiquaires et des antiquités. Est-ce un domaine qui vous est familier ?

PC : Absolument pas, même si j’aime chiner. Et sur le plan historique, c’est une profession qui n’a jamais été étudiée.

CL : A propos du monde des antiquaires, est-ce la vacuité de ce champ d’étude qui vous a en quelque sorte motivé dans votre choix? 

PC : Peut-être un peu, dans la mesure où je ne risquais pas être entravé par une réalité historique contraignante.

CL : Parlons un peu d’Hippolyte Salvignac, antiquaire parisien, personnage bien sympathique au demeurent. Pourquoi avoir précisément choisi un antiquaire comme détective amateur ?

PC : Parce qu’il me fallait un personnage qui soit amené à travailler pour le compte de la police, sans être lui-même policier. Les détectives privés, il y en a dans la France des années1900, mais la littérature policière en regorge. D’où l’idée de l’antiquaire puisqu’il s’agissait d’enquêter dans le monde des trafiquants d’art.

CL : Comment avez-vous procédé pour le façonner ? Comment avez-vous trouvé son patronyme ?

PC : Il y a des éléments liés à l’intrigue. J’avais envie de la localiser dans le Lot, d’où le père notaire à Martel. Un célibataire, pour multiplier les personnages féminins autour de lui et qu’il soit sans attaches, ce qui facilite sa vie d’enquêteur. Quant au nom, il fallait un patronyme dont les sonorités rappellent le sud-ouest. J’ai choisi un nom de localité que j’ai modifié. Quant à Hippolyte c’est un prénom que j’aime beaucoup et qui sonne bien XIXe siècle. Pour le reste c’est venu au fil de l’écriture.

CL : Quant à l’inspecteur Lerouet, quelle a été votre source d’inspiration ?

PC : Il fallait qu’il soit le complément de Salvignac pour les besoins du récit, donc par beaucoup d’aspects il est son contraire. C’est un personnage totalement créé à partir de rien, mais qui permet au roman de s’ouvrir vers d’autres univers culturels et sociaux.

CL : J’imagine que pour un historien, le sens du détail constitue une qualité essentielle pour restituer au plus juste une époque révolue. Cette qualité a-t-elle été fondamentale dans votre travail de romancier ?

PC : Oui c’est essentiel, presque obsessionnel. Internet est d’un grand secours pour moi. Il permet de vérifier certains détails. Je ne dis pas que tout est authentique bien sûr. Il y a des lieux inventés, pas seulement des personnages. Mais lorsqu’il s’agit de faits, de lieux ou de personnes réels, j’espère qu’il n’y a guère d’erreurs.

CL : Finalement, que retirez-vous de cette première expérience romanesque ?

PC : Un immense plaisir, même si souvent j’ai douté, l’envie de continuer et ce qui me conforte dans cette voie ce sont les premiers retours, généralement très positifs.

CL : Sans vouloir dévoiler les secrets de la création, je crois savoir que vous prévoyez une suite aux aventures d’Hippolyte. Vous confirmez ?

PC : L’idée, dès le départ, était de faire une série. Mon idée est de faire un volume pour chacune des années entre 1906 et 1914, en s’appuyant sur un ou deux événements importants de l’année et avec une intrigue liée au monde de l’art et du patrimoine. Le tome 2 est écrit, il se passe en 1907. On va changer totalement d’univers, avec le Montmartre des avant-gardes artistiques mais aussi des incursions en Sologne et dans le Midi. Le 3, qui se déroule en 1908, est tourné vers la Normandie et on y verra deux grandes figures de l’art et de la littérature être mêlées à l’enquête de Salvignac et Lerouet, mais chutttt…

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