Fabio MASSIMI : L’ange de Munich

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« L’ange de Munich, de Fabiano Massimi, basé sur une histoire vraie et méconnue, un roman limpide et passionnant à procurer dès que possible ! »

Fabio MASSIMI : L'ange de Munich
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Présentation Éditeur

Munich, 1931. Angela Raubal, 23 ans, est retrouvée morte dans la chambre d’un appartement de Prinzregentenplatz. À côté de son corps inerte, un pistolet Walther. Tout indique un suicide et pousse à classer l’affaire.
Sauf qu’Angela n’est pas n’importe qui. Son oncle et tuteur légal, avec lequel elle vivait, est le leader du parti national socialiste des travailleurs, Adolf Hitler. Les liens troubles entre lui et sa nièce font d’ailleurs l’objet de rumeurs dans les rangs des opposants comme des partisans de cet homme politique en pleine ascension. Détail troublant : l’arme qui a tué Angela appartient à Hitler.

Entre pressions politiques, peur du scandale et secrets sulfureux, cet événement, si il éclatait au grand jour, pourrait mettre un terme à la carrière d’Hitler. Et faire du commissaire Sauer, chargé de l’enquête, un témoin très gênant.

Dans une République de Weimar moribonde, secouée par les présages de la tragédie nazie, Fabiano Massimi déploie un roman fascinant, basé sur une histoire vraie et méconnue, mêlant documents d’archives et fiction avec le brio d’un Philip Kerr.

Origine Italie
Éditions Albin Michel
Date 10 mars 2021
Traduction Laura BRIGNON
Pages 560
ISBN 9782226446442
Prix 21,90 €

L'avis de Stéphane FURLAN

Intéressé depuis longtemps par la montée du nazisme et ses conséquences tragiques, la parution de ce roman a attiré tout de suite mon attention. D’autant plus que je me sens orphelin depuis la disparition précoce de Philip Kerr et avec lui son héros récurrent, l’inspecteur Bernie Gunther, que j’ai eu le plaisir de suivre dans toutes ses enquêtes (1). Alors, quand j’ai découvert l’existence d’un auteur qui relevait le défi, je dois dire que j’ai été assailli par des sentiments contradictoires, un ascenseur émotionnel me chahutant entre des sommets d’enthousiasme et des bas-fonds dépressifs suscités par la crainte de la déception assurée. Il fallait en finir. Et pour ça, une seule solution, parcourir ces pages. J’en relève juste le nez, un sourire aux lèvres, séduit par l’intensité de cette rencontre qui m’en évoque d’autres, vécues dans ma prime jeunesse. Eh oui, je ne rêve pas… Tous les indices sont là, l’obsession de le retrouver alors que nous venons de nous quitter, l’impossibilité de me détacher des souvenirs partagés, cette tendance insupportable à ressasser nos échanges, à me les repasser en boucle : il s’agit bien d’un coup de foudre ! (Mais c’est le problème avec eux, faudra quand même s’assurer qu’il tient ses promesses sur la durée…)

Plantons d’abord le cadre. Vous l’avez compris, cette enquête se déroule dans une Allemagne qui, à la fois humiliée par la défaite et appauvrie par la crise économique, accepte progressivement de s’agenouiller devant un chef qui jure de restaurer sa grandeur pour engendrer des lendemains radieux composés de gloire et d’opulence. Il est bien connu que les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Malheureusement, la misère favorise l’essor des brebis et le pasteur qui se propose de les guider est un maître sophiste, un menteur charismatique ne se privant d’aucune supercherie pour accéder au pouvoir et se gardant bien de dévoiler qu’un abattoir attend le troupeau au bout du chemin. Avant de continuer, je dois bien admettre que ce roman fournit un exemple magistral de cette mécanique funeste. Il se situe plus précisément en l’an de grâce 1931 à Munich, ville abritant à la fois le siège du mouvement national socialiste et le domicile d’Adolf Hitler, dans un appartement luxueux du 16 Prinzregentenplatz. Pour l’instant, la chancellerie reste un objectif, même si elle lui tend les bras au regard de la réussite de son parti aux élections successives. Un évènement inattendu vient malgré tout menacer sa montée inexorable : le décès de sa nièce, Angela Raubal, surnommée Geli, retrouvée chez lui, une balle logée dans le corps et un pistolet en main. Au premier abord, tout semble confirmer son suicide et le commissaire Sauer, secondé par son adjoint Forster, se voit confier l’affaire pour la clôturer au plus vite. Tous les indices et témoignages concordent : l’enquête ne présente aucune difficulté d’interprétation, augurant son classement imminent. Quand ils fouillent l’appartement, les deux inspecteurs sont également soulagés de ne pas croiser le maître des lieux, en voyage pour une tournée électorale et donc absent pendant le drame. En revenant à l’hôtel de police, ils sont persuadés de pouvoir sortir de l’œil du cyclone sans trop de dommages. C’est sans compter la survenance de plusieurs éléments discordants qui vont rapidement les contraindre à pousser plus loin leurs investigations.

Qu’en est-il de la suite et de la qualité narrative de cette histoire ? En tirant le fil de la pelote, nos deux enquêteurs vont être amenés à rencontrer des individus qu’ils se seraient bien passé d’interroger, chacune de ces confrontations contribuant à instaurer un climat de plus en plus angoissant. Car l’environnement de la victime se compose de tout l’état-major nazi, Hitler appréciant tellement sa nièce qu’il la priait souvent de l’accompagner dans les diverses manifestations imposées par une vie sociale bien remplie. Voilà donc l’occasion, un peu glaçante, de croiser un panel de figures condamnées par l’Histoire. Ils défilent presque tous dans le respect de l’intrigue, cette parade ne cédant jamais à la facilité pour paraître trop artificielle. Je n’en dresserai pas ici la liste, mais j’ai trouvé particulièrement pertinents les portraits de Goering, Goebbels et surtout Hitler lui-même. En quelques lignes et dialogues, Fabiano Massimi a réussi à camper ces personnages en parvenant à se détacher de tout jugement a priori, ce qui n’est pas si aisé tant ils arrivent devant nous chargés d’émotions négatives. Évitant de les dépeindre trop simplement comme des monstres, il s’est attaché à percer à jour les failles qui sapent leur humanité pour déjà les placer à sa marge, avant de bientôt les métamorphoser en ses fossoyeurs. Ainsi, l’auteur met en évidence que les signes de la catastrophe existaient pour ceux qui avaient le courage de les traquer, à peine dissimulés par un verni écaillé que les dignitaires nazis n’avaient de cesse de lustrer pour tromper les masses (2). Et bien entendu, il en va de même dans ce récit, d’ailleurs pour notre plus grand plaisir, car il ne lui reste plus qu’à enchaîner des révélations toutes plus sulfureuses les unes que les autres (le soufre, la marque du diable !) et surtout extrêmement déstabilisantes et angoissantes, autant pour nous que pour nos deux limiers.

Ah ben tiens ! Ils tombent à point nommé… Je voulais justement parler d’eux : le couple d’enquêteurs formé par le commissaire Siegfried Sauer et son adjoint Helmut Forster fonctionne bien. Là encore, l’association de figures opposées n’est pas une recette nouvelle dans l’univers du polar, mais l’auteur ne force pas trop le trait et trouve le bon ton pour décrire ses deux personnages principaux. Sauer cumule toutes les caractéristiques de l’aryen chéri par Hitler. Grand, blond, athlétique, « un regard de glace, un visage taillé au couteau et parfaitement glabre » quand Forster ressemble plutôt à « un enfant des rivages ensoleillés de la Méditerranée » avec sa petite taille, son teint mat et sa barbe de trois jours. En outre, le premier mène une vie ascétique, alors que la gourmandise du second épaissit chaque année un peu plus sa ceinture abdominale. Évidemment, leurs différences ne se limitent pas au physique, Sauer présentant un tempérament réservé pendant que Forster offre son point de vue à la cantonade en maniant l’art de l’ironie. Malgré tout, loin de compromettre leur relation, leurs aspérités respectives s’emboîtent à merveille et les sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre vont bien au-delà des liens tissés par leurs années de travail commun pour constituer une véritable amitié. À ce sujet, un des enjeux du livre sera aussi de mesurer jusqu’à quel point la montée d’une idéologie haineuse peut parvenir à s’infiltrer dans l’intimité des personnes pour peser sur toutes les facettes de leurs vies sociales (familiales, professionnelles et donc ici amicales). En résumé, j’ai bien aimé les prendre en filature et espionner leurs débats, un peu troublé néanmoins par une pensée récurrente, la conviction qu’en les rassemblant dans une seule et même figure, je pouvais esquisser le portrait-robot de Bernie Gunther. Je ne crois pas que ce soit un hasard et encore moins une simple facilité de l’auteur qui l’aurait adoptée juste pour reproduire la formule d’un succès. Non, j’y vois surtout un bel hommage rendu à Philip Kerr et cette attention m’a beaucoup touché.

Enfin, je ne peux terminer sans évoquer l’immense travail de recherche et de documentation fourni par Fabiano Massimi. Cet effort considérable transpire dans chaque description de lieux (Munich, ses quartiers, ses alentours, mais également Vienne quand Sauer doit s’y rendre…), dans le respect des évènements historiques (autant ceux de l’enquête, puisque la nièce de Hitler a bel et bien été retrouvée dans son appartement avec une balle dans le corps, que les plus généraux qui vont nous conduire à la Seconde Guerre mondiale) et, j’en ai déjà parlé, dans la justesse avec laquelle il nous peint les portraits de ceux qui y ont participé tout en parvenant à nous dévoiler la complexité de leurs relations interpersonnelles. Vraiment, je le remercie de m’avoir proposé ce voyage et, surtout, lui tire bien bas mon chapeau, car je mesure la difficulté d’extraire un roman aussi limpide et passionnant d’un tel matériau… En conclusion, je ne saurais trop vous conseiller de vous le procurer dès que possible !

PS : j’attends avec impatience vos retours !

Notes (pour les curieux, ceux qui ont le temps et, surtout, qui n’aiment pas les nazis…) :
(1) Chez Philip Kerr, j’appréciais à la fois l’ironie de son personnage, sa capacité à le doter d’un code moral inoxydable malgré l’enfer traversé, le sérieux avec lequel il abordait son matériau pour nous plonger dans une période rendue très crédible grâce à un effort considérable de documentation, et enfin sa maîtrise de la technique narrative lui permettant chaque fois de nous offrir une intrigue carrée tout en orchestrant la somme de ses contraintes avec la minutie d’un horloger (ce qui donne fort logiquement une œuvre certifiée par la marque® Noiraucarre.com).
(2) Dans ces conditions, il est d’autant plus frustrant de constater que le pire aurait pu être évité si des institutions, et à l’intérieur d’elles les hommes, n’avaient pas cédé à la peur ou à l’attrait de chimères pour simplement accomplir leur mission et rechercher la vérité. Néanmoins, j’ai bien conscience qu’il est facile de porter un jugement a posteriori, chaque étape franchie vers l’obscurantisme obérant toujours plus la résistance du système jusqu’à finir par la supprimer. Et quand ses serviteurs réalisent l’ampleur du danger, c’est déjà trop tard, aucune force n’est plus capable de l’écarter. L’auteur utilise très justement la métaphore de la grenouille plongée dans une casserole d’eau froide posée sur le feu pour illustrer cette mécanique redoutable et, presque un siècle plus tard, je ne peux m’empêcher de me demander jusqu’à quel point notre époque ressemble à celle évoquée dans ce roman (tout en me méfiant de tomber dans le piège de la loi de Godwin…). Mais quand même, comment ne pas s’inquiéter quand des enjeux bien réels (réchauffement climatique, terrorisme, pandémie, déclassement économique…), loin d’engendrer des recherches de solutions raisonnées, sont au contraire instrumentalisés pour pousser toujours plus la population dans les bras d’une autorité prétendant les résoudre en orientant les colères dans la désignation de boucs émissaires ? Vieille recette peut-être, mais redoutablement efficace… Parviendrons-nous mieux à les dénoncer que les protagonistes du roman ? Ou bien est-ce déjà trop tard ? Ces questions m’obsèdent et ce livre, en les réactualisant, me rappelle que j’ai tenté de les aborder dans « Implantés », histoire policière et dystopique dont vous pourrez trouver les références sur mon site… (Pardon pour cet écart un tantinet publicitaire, mais j’aime croire que la littérature ne se contente pas d’user de dialogues entre les personnages, mais qu’elle les permet aussi entre les livres. Alors, après tout, pourquoi ne pas profiter de cette occasion pour vous proposer mon point de vue à ce sujet ?)

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Passionné de littérature noire, science-fiction et fantastique, Stéphane Furlan écrit depuis de nombreuses années.

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