Philippe GRANDCOING : Une enquête d’Hippolyte Salvignac – Tuer est un art

0
49
Philippe GRANDCOING - Hippolyte Salvignac - Tuer est un art
-

PRÉSENTATION ÉDITEUR

Point de repos pour Hippolyte Salvignac, l’antiquaire rentré au service de la police de Clemenceau. Un mystérieux cadavre vient d’être découvert à Giverny, à deux pas de la maison du peintre Claude Monet. Flanqué de son inséparable complice, l’inspecteur Lerouet, le voilà plongé au coeur d’une intrigue où l’on ne compte plus les crimes extraordinaires : assassinat du peintre Steinheil, époux de l’ancienne maîtresse du président de la République, meurtre du beau-frère de Claude Monet dans son hôtel particulier…

Aidé par Maurice Leblanc, le créateur d’Arsène Lupin, Hippolyte tente de démêler l’écheveau de ces multiples intrigues.

Une enquête captivante et haletante, où une nouvelle fois s’entremêlent les monde de l’art, de la politique et du crime.

Origine France
Éditions De Borée
Date 12 mars 2020
Pages 284
ISBN 9782812926464
Prix 19,90 €

L’AVIS DE CATHIE L.

Tuer est un art a été publié en 2020 par les éditions De Borée, dans la collection Vents d’Histoire. Le style de Philippe Grandcoing, particulièrement soigné et fluide, permet au lecteur de se concentrer sur l’intrigue. Son vocabulaire et sa syntaxe opulents confèrent au récit un caractère lettré et instruit, parfaitement adapté pour ce roman érudit et intelligent :

« Chacun y alla de son anecdote sur ce qui avait fait rire ou s’indigner la France entière quelques années plus tôt. Félix Faure avait été un président ne manquant ni de panache ni de prestance. Portant beau, aimant le faste et la bonne chère, il avait cherché à redonner tout son lustre à la fonction de chef de l’Etat dans une république parlementaire qui ne voulait pas d’une forte personnalité à l’Elysée. Le fantôme de Louis-Napoléon Bonaparte, assassin de la second république le 2 décembre 1851, y rôdait encore, un demi-siècle plus tard. » (Page 25).

L’équilibre du récit repose sur une juste répartition entre les scènes d’action, les investigations policières, les scènes de vie privée et les passages narratifs présentant le contexte politique dans lequel les personnages évoluent… Tout cela assorti  d’une pointe d’humour :

« Tu serais un assassin, tu prendrais le temps de déchausser ta victime, d’essayer ses pompes et ensuite de les lui réenfiler? Tu devrais postuler dans la gendarmerie, Hippolyte, tu as le niveau. » (Page 34)

Construction : sens de la mise en scène : « La nuit commençait à tomber alors que le Rouen-Paris filait à toute vapeur vers la gare Saint-Lazare. Le train était bondé, pris d’assaut par des Parisiens qui avaient profité de ce beau dimanche ensoleillé pour excursionner le long de la vallée de la Seine. Salvignac et Lerouet s’étaient installés sur la plateforme arrière du wagon de queue pour pouvoir discuter en toute discrétion. » (Page 33)… Et scènes d’action vivantes donnent au roman tout son cachet : « Salvignac, noyé au milieu de milliers de manifestants, peinait à avoir une vision d’ensemble de la scène. Il se sentait ballotté par les mouvements de la foule qui oscillait au gré des manœuvres de la troupe. Soudain, il entendit derrière lui le bruit caractéristique des fers à chevaux martelant le pavé parisien. Il se retourna. Des manifestants, repoussés par la charge des cuirassiers, refluaient en désordre vers lui. » (Page 63).

Mai 1908. Jules et sa compagne Madeleine ont racheté une auberge située sur les bords de Seine, entre Vernon et Gaillon, nommée l’auberge de la Vierge. Salvignac, qui apprécie particulièrement ce coin de campagne, y séjourne régulièrement. C’est alors que Clémenceau s’invite pour un déjeuner, non pour admirer le paysage mais pour confier à Jules une nouvelle mission : mener une enquête discrète sur le cadavre d’un homme inconnu, criblé de coups de couteau au niveau du coeur, découvert dans un fossé non loin de la maison de Monet, à Giverny; apparemment, l’homme aurait été assassiné plus loin, dans la rivière, et son corps déplacé après le meurtre.

Pourquoi repêcher un cadavre et l’abandonner ensuite sans se donner la peine de le cacher ? Pour brouiller les pistes ? Quelques jours plus tard, le 31 mai, le peintre Adolphe Steinheil et sa belle-mère sont retrouvés assassinés dans leur maison de l’impasse Roncin, à Paris. Marguerite Steinheil, l’épouse, est retrouvée vivante, ligotée dans sa chambre. Pourquoi Clémenceau s’intéresse-t-il à ce fait divers ? En souvenir de la mort du président Félix Faure, décédé neuf ans plus tôt d’une crise cardiaque dans les bras de la belle Marguerite ? Pour ses conséquences politiques :

« A l’époque, il s’est murmuré que la mort de Félix Faure n’était pas un accident… Que Meg serait repartie de l’Elysée avec des documents compromettants, ou qu’elle aurait tué le président parce qu’il venait de se rendre compte qu’elle l’espionnait pour le compte d’adversaires politiques ou d’une puissance étrangère. A coup sûr, on va reparler de l’affaire Dreyfus dans les jours qui viennent. » (Page 28).

Bien qu’Hippolyte soit promu auxiliaire de police afin de seconder Jules dans ses investigations sur les deux affaires, l’enquête sur le mort mystérieux piétine : le corps n’est toujours pas identifié, aucun témoin ne s’est présenté ; la police ne dispose d’aucun indice matériel. C’est alors que le beau-frère de Claude Monet est assassiné chez lui, à Paris, dans des conditions qui rappellent singulièrement le meure d’Adolphe Steinheil.

Quel lien entre ce que la presse appellera « Le Crime de l’impasse Ronsin », la mystérieuse série d’assassinats dans l’entourage du peintre Claude Monet à Giverny et à Paris, et l’affaire des deux pensionnaires de l’hôpital de Rouen décédés peu de temps après leur sortie dans des conditions dramatiques ? De la Normandie au Limousin, Salvignac, secondé par l’écrivain Maurice Leblanc, qui se fait fort d’échafauder des théories plus abracadabrantes les unes que les autres, aura fort à faire pour démêler les fils inextricables de ces affaires criminelles, parfois au péril de sa vie.

Allusion à la Brigade mobile: nouvel organe de police créé en 1907, par Clémenceau sur les conseils de Célestin Hennion, directeur de la Sûreté générale, ancêtre de la police judiciaire française, dont la mission est de « traquer les criminels en apportant son aide aux policiers et gendarmes locaux, mener des enquêtes à grande échelle sans tenir compte des découpages administratifs qui entravaient la bonne marche des procédures policières et traquer des suspects sur tout le territoire. » (Page 154) => Les fameuses Brigades du Tigre.

Contexte politique: le roman s’inscrit dans un climat politique et social tendu, sur fond d’agitation d’extrême-droite à l’occasion du transfert des cendres de Zola au Panthéon, prouvant que les blessures laissées par l’affaire Dreyfus, qui avait défrayé la chronique quelques années plus tôt, sont loin d’être guéries :

« Apparemment, l’extrême droite, bien implantée chez les étudiants des facultés de droit et de médecine, comptait mobiliser ses troupes pour perturber la cérémonie de panthéonisation de Zola. Des tracts circulaient, des réunions s’organisaient dans les arrière-salles de cafés acquis à la cause, des affiches ordurières fleurissaient au coin des rues. Selon certaines sources, ils se murmurait même qu’une insurrection n’était pas impossible et les plus audacieux pariaient sur un mouvement de fronde de l’armée, obligée de rendre les honneurs militaires à celui qui avait dénoncé les erreurs et les mensonges de l’état-major lors de l’affaire Dreyfus. » (Page 48).

Agitation sociale : à cela viennent s’ajouter les grèves des ouvriers menés par la CGT, afin de réclamer l’amélioration des conditions de travail des ouvriers « exploitant les carrières de sable des environs de Paris… Les jours précédents, la grève avait dégénéré en violences de part et d’autre, les grévistes faisant la chasse aux « jaunes », à ceux qui continuent le travail, et les forces de l’ordre avaient dû intervenir avec brutalité pour faire libérer quatre non-syndiqués. « (Page 17) => La police est sur les dents et Lerouet est réquisitionné pour assurer le maintien de l’ordre dans les rues parisiennes.

Le + : la fiction habilement intégrée dans la réalité : Maurice Leblanc qui demande à Salvignac des renseignements pour son prochain roman, et qui aide ce dernier dans ses investigations en décortiquant les meurtres sur lesquels il enquête, comme s’il écrivait un roman policier; évocation d’un crime célèbre (le crime de l’impasse Ronsin) diluée dans une enquête policière fictive ; répercussions de la panthéonisation des cendres de Zola sur les enquêtes de Lerouet.

Le ++ : côté didactique du roman rendu vivant par les dialogues expliquant certaines notions de façon claire, avec des mots simples et justes, notamment l’impressionnisme : « Je pense qu’il veut nous faire réfléchir à ce qu’est la couleur, la lumière. Ce qui compte, c’est l’effet. Ses tableaux ne sont pas là pour reproduire une réalité, raconter une histoire. Ils sont la saisie d’un instant fugace, une impression à un moment donné. » (Pages 83-84).

Tuer est un art fourmille d’anecdotes et de détails sur la vie mondaine, culturelle et politique de l’époque, créant un canevas sur lequel l’auteur tisse la crédibilité de son intrigue. Un polar historique de grand classe, passionnant et addictif. Des personnages intéressants et attachants que l’on a plaisir à retrouver au fil de leurs enquêtes.

Partagez votre lecture dans les commentaires !

Sponsor

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire
Entrer votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.