Joyce Carol OATES : Le ravin

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Joyce Carol OATES - Le ravin
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Présentation Éditeur

Wymouth, New Jersey. Agent immobilier le jour et photographe la nuit, Malt McBride semble heureux. Qui se douterait qu’il n’a jamais pu oublier le cadavre atrocement mutilé de Marcey Mason, découvert jadis dans un ravin ? Aujourd’hui encore, il est certain que ce meurtre aurait pu être évité s’il avait été moins indifférent au charme de la jeune fille. Quand il apprend que son amie Diana Zwolle a récemment disparu, il fait immédiatement le lien entre les deux affaires. Porterait-il malheur ? Un sentiment de culpabilité l’accable, et la police ne tarde pas à se convaincre qu’il est le principal suspect.

Origine Flag-ETATS-UNIS
Éditions Archipel
Date 5 novembre 2003
Éditions J’ai Lu
Date 9 janvier 2006
7 octobre 2020
Traduction Edith OCHS
Pages 384
ISBN 9782290230152
Prix 8,20 €

L'avis de Cathie L.

Joyce  Carol Oates, née le 16 juin 1938 à Lockport dans l’état de New-York, est une femme de lettres américaine aux multiples talents: poétesse, essayiste, nouvelliste, dramaturge et romancière. Elle a également publié un certain nombre de romans policiers sous les pseudonymes de Rosamund Smith et Lauren Kelly. Elle a remporté de nombreux prix, notamment le National Book Award pour son roman Eux inspiré de la violence et des tensions raciales qui sévissaient à Detroit dans les années 60, le O.Henry Awards, le National Humanities Medal et le Jerusalem Prize.

Joyce et Blanche Woodside, sa grand-mère paternelle, qui vit avec la famille de son fils, sont très proches. Elle l’évoquera dans son roman La Fille du Fossoyeur publié en 2007. Très tôt, Joyce s’intéresse à la lecture, notamment à l’oeuvre de Lewis Carroll Alice au pays des Merveilles que sa grand-mère lui a offert. Joyce dira de ce livre qu’il exerça sa plus grand influence littéraire.

Elle signe de nombreuses nouvelles, art dans lequel elle excelle, et de courts romans dont le plus remarquable est sans conteste Reflets en eau trouble, publié en 1992, qui évoque l’accident survenu à Chappaquiddick dans lequel Mary Jo Kopechne, organisatrice de campagnes politiques trouva la mort, impliquant Ted Kennedy, frère du président John Kennedy, qui était au volant. Elle est également l’auteur d’essais sur els oeuvres de D.H. Lawrence et d’Oscar Wilde.

Son époux, Raymond J. Smith, qui dirigeait une revue littéraire canadienne, décède en 2008. Elle se remarie l’année suivante avec Charles Gross, un chercheur en neurosciences.
Le Ravin, The Barrens dans la version originale parue en 2001, a été publié en 2003 par les éditions L’Archipel, puis en 2013 par les éditions J’ai Lu dans la collection Policier, sous le pseudonyme de Rosamond Smith. L’auteur s’exprime dans une langue rythmée, afin de donner une cadence aux mots et aux phrases: « Ce rythme lent du flux et du reflux, le flux et le reflux de la marée qui la berce. Telle une respiration. Un vent nord-ouest, cinglant, venu de l’Atlantique et qui s’enfonce entre les joncs, les zostères. Nuit et jour, au crépuscule comme à l’aube. Un vent incessant, un ciel gorgé de pluie. Même le jour, le marais est d’ombres. Quand la marée revient, le corps paraît s’éveiller, flotter à nouveau dans l’eau saumâtre peu profonde, qui a gelé à la surface et fond à présent, d’un éclat sombre aussi ténu que le verre le plus ténu. » (Page 9).

Construction : d’emblée, Joyce Carol Oates donne le ton : macabre et sombre qui nous poursuivra tout au long du roman, dans une spirale allant parfois crescendo, symbolisée par les trois parties du roman aux titres très évocateurs: L’Obsession, La Traque, L’Expiation : « Des nuages fractionnés qui filent à toute allure, comme si une partie du ciel s’était détachée et se trouvait poussée d’un pôle à l’autre. Toujours le vent, toujours la marée! Tandis que le corps nu, brisé, est allongé sur le dos dans la position du dormeur. La tête curieusement tournée sur le côté. La bouche est ouverte sur un cri muet, un cri paralysé. La bouche est un trou béant couronné de sang, le nez fracturé, les mâchoires fracassées. » (Pages 9-10). L’histoire est racontée après coup du point de vue de Matt qui revient sur cet épisode de sa vie qui l’a bouleversé bien plus qu’il ne saurait l’exprimer.

Fil rouge

  • l’affaire irrésolue du meurtre de Marcey Mason, survenu longtemps auparavant, et son impact sur le présent, sur Matt : « Il se trouvait que le père de Matt connaissait le père de la disparue. Ils avaient été ensemble au lycée. L’affaire le révulsait et, pendant longtemps, quand il était chez lui, ce fut son sujet de conversation. Beurré ou pas. Il était convaincu que la police en savait plus qu’elle ne le disait. Pour lui, c’était un type des environs qui connaissait Marcey et qu’elle connaissait. » (Page 47).
  • Les photos d’Oiseau-de-Nuit, l’alter ego de Matt.

1976. Meurtre de Marcey Mason, jeune lycéenne habitant à Forked River, ville natale de Matt, jamais élucidé. Elle avait quitté son école un jour de début novembre et n’était jamais rentrée chez elle. Son corps avait été retrouvé seize jours plus tard. Son meurtrier ne fut jamais retrouvé. Affaire classée.

1997. Mathias n’a jamais oublié le corps mutilé de la jeune fille. Cela le hante depuis 21 ans. Mais c’est son jardin secret. Il n’en a jamais parlé à personne, même pas à sa femme. C’est alors que Diana Zwolle, jeune artiste vivant dans un village proche de Weymouth, est portée disparue depuis le 18 décembre, une semaine plus tôt. Certains éléments indiquent qu’elle n’a pas quitté son domicile volontairement : « La porte de son domicile n’était pas fermée à clé, les lumières étaient restées allumées et on avait retrouvé sa voiture le lendemain près de la cluse de la Delaware, les clés sur le tableau de bord. Elle était censée  se rendre chez ses parents dans le Maine pour Noël, mais n’était jamais arrivée. » (Page 30).

Contrairement à ses déclarations, la police semble penser que Matt en sait plus sur cette disparition mystérieuse, qu’il était intime avec la jeune femme, cette dernière parlant de lui dans son journal comme s’ils étaient amants. Rebondissement: quelques jours plus tard, un appel anonyme adressé au Jersey Citizen prétend que Diana a été punie pour sa « mauvaise conduite » et qu’on la retrouverait dans l’eau ou à proximité… Les mêmes déclarations que pour Marcey. Les deux affaires auraient-elles un lien, à 21 ans de distance ?

Peu à peu, la personnalité d’Oiseau-de-Nuit se superpose à celle de Matt pour prendre le dessus et se perdre dans l’illusion qu’il était amoureux de la Disparue. Celle d’il y a 21 ans ? Celle de maintenant ? Son errance psychologique se superpose avec les investigations qu’il mène afin de découvrir ce qu’il est advenu de Diana, persuadé que celui qui se fait appeler NOM INCONNU y est pour quelque chose. Mais comment le prouver? Comment attirer l’attention de la police sur lui sans paraître suspect?

Joyce Carol Oates excelle dans l’art du portrait psychologique, démontrant la complexité de la nature humaine. Matt, employé modèle, mari et père aimant le jour ( docteur Jekyll) ; allias Oiseau-de-Nuit, photographe amateur qui exerce essentiellement la nuit (Mister Hyde) : « Son appareil photo préféré à la main, arpentant la plage de Sea Girt balayée par les vents, des vagues d’un mètre de haut coiffées d’écume, il laissa dans le lointain les lumières scintillantes des maisons et des commerces…Il respirait enfin…Il était tard à présent, il avait perdu la notion du temps. Le temps était aboli pour Oiseau-de-Nuit. » (Page 248).

Descriptions de paysages sombres, torturés, à l’image de Matt, hanté par l’image du corps démembré de Marcey Mason : « Sur la commune de Burlington, une zone désolée, marécageuse de Deer Isle Wildlife Sanctuary, la réserve naturelle en bordure des Pine Barrens… Deux mille cinq cent kilomètres carrés de pinèdes, de marais à canneberges, de sable grossier. » (Pages 11-22).

Weymouth, New-Jersey: loin de Forked River, ville natale de Matt, dont elle figure l’antithèse, tout au moins dans son esprit, Weymouth « est une petite ville accueillante, où les habitants se disaient bonjour, se souriaient et se saluaient en se croisant. » (Page 34)

Lismore, patelin où vit Diana: bien que proche de Weymouth, Lismore offre un décor plus en adéquation avec l’état d’esprit de Matt, comme « l’impression de désolation qu’il avait éprouvée devant l’endroit où elle habitait. Un terrain vague derrière la bâtisse en pierre patinée par le temps, et au-delà, un épais bois de pins et de caducs. Mill Row s’achevait en cul-de-sac et se perdit dans un magma de graviers épars et de bourbe creusée de sillons…La berge en contrebas avait une pente abrupte, rocailleuse, jonchée de débris par endroits… » (Page 140)

=> Les principaux lieux du roman sont un reflet de la double personnalité de Matt: le docteur Jekyll, homme policé, bien élevé, prospère agent immobilier dont l’apparence est aussi lisse que la ville de Weymouth où il vit et travaille ; à l’inverse, Oiseau-de-Nuit, côté sombre de Matt, se complait dans des lieux désolés tels que Lismore, les marais, les plages désertées.

En conclusion

Joyce Carol Oates propose, avec Le Ravin, un thriller psychologique mené de main de maître, prouvant une fois de plus la diversité des talents de la romancière américaine. Elle manipule le lecteur qui, tout au long du récit, se demande si Matt est coupable, s’il sait vraiment quelque chose à propos de la disparition de Diana. Comme l’histoire est narrée de son unique point de vue, nous sommes en droit de nous demander quelles sont les infos fiables parmi toutes celles qu’il distille au fur et à mesure du récit. Tendu vers sa conclusion, le lecteur oscille entre deux positions: admettre qu’il est victime d’un coup monté et l’absoudre, ou admettre qu’il est un manipulateur de premier ordre et l’accuser. Est-il une victime ou un criminel ? NOM INCONNU est-il une autre face d’Oiseau-de-Nuit ou le véritable assassin ? Vous n’avez plus qu’à le lire pour avoir les réponses…

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Ecrivain de romans historiques, chroniqueuse et blogueuse, passionnée de culture nordique et de littérature policière, thrillers, horreur, etc...

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