Interview de l’auteur Elena SENDER pour Intrusion

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Elena senderElena Sender est née en 1971. Elle est grand reporter au magazine Sciences et Avenir, spécialiste des secrets du cerveau, de la psyché et des émotions.

Elle signe, avec Intrusion, un premier roman remarquablement documenté, inspiré des recherches en cours sur la mémoire. Il a été récompensé par Le Prix Carrefour du Premier Roman en 2010 sous la présidence de Maxime Chattam.

Egalement passionnée par l’environnement, elle a cosigné un documentaire sur les coulisses du sommet de Copenhague, diffusé sur Canal +.

Elena vit près de Paris, avec son mari et ses trois enfants.

Vous signez ici votre premier roman, un thriller psychologique dont le thème central est la mémoire, et plus précisément ses défaillances. Comment vous est venue cette idée ?

L’idée du roman est née lors d’un reportage sur le tourisme médical en Thaïlande, où sont pratiquées des opérations chirurgicales interdites ailleurs. C’est là-bas que se déroule la deuxième moitié de l’histoire. À Bangkok, des images très fortes et angoissantes me sont venues. Je voyais des expériences futuristes pour effacer la mémoire chez l’homme, comme cela se pratique déjà chez les souris, notamment aux États-Unis. Les chercheurs savent, en effet, désormais effacer leurs mauvais souvenirs de manière sélective. Une histoire a pris corps, celle d’un petit garçon, témoin d’un acte tragique, qui, devenu un homme subit ce genre d’intervention, avec toutes les questions morales qui en découlent. Si on gomme les mauvais souvenirs, la culpabilité, on efface les fautes. Peut-on admettre que la médecine offre cette sorte d’absolution chimique ? Et pour quelle humanité ?

Comment avez vous procédé, combien de temps avez-vous mis ?

Je n’ai appliqué aucune « technique » de roman particulière – je n’en connais pas – mais comme j’ai dévoré pas mal de thrillers et de polars dans ma vie, la structure s’est petit à petit imposée d’elle-même. Comme si, finalement, je m’étais imprégnée inconsciemment de toutes mes lectures. J’ai écrit, pendant dix mois, quand je le pouvais, pendant mon temps libre, c’est à dire mes trajets en métro, mes mercredis après-midi, la préparation du dîner, des heures volées le soir, très tôt le matin…

Pourquoi avoir choisi comme personnages principaux un médecin et son patient ?

La relation médecin-malade est très particulière, avec ses codes à part. Le patient est souvent étrangement docile, comme s’il perdait soudain toute objectivité, toute emprise sur lui-même, il s’en remet à quelqu’un d’autre. En face, le médecin, sûr de lui, voire autoritaire, a un pouvoir énorme, car il détient la connaissance. Cyrille Blake, mon héroïne, est ainsi au départ, très sûre de son fait. Elle cherche, par différents moyens, chimiques ou psychothérapeutiques à soigner des patients malheureux. Mais peu à peu, elle va dégringoler, perdre ses certitudes et douter de sa propre santé mentale. Julien, le patient, très déprimé au début va, lui, perdre sa fragilité pour montrer un visage manipulateur et inquiétant. Au fil de leur relation, le pouvoir va s’inverser.

La molécule au cœur du livre, le Mésératrol, existe réellement. Quelle est la part de réalité et de fiction dans son utilisation actuelle ?

Elle existe, mais sous un autre nom. C’est une molécule qui, administrée immédiatement après des chocs psychologiques (accidents, agressions, attentats…), permet au cerveau de ne pas associer la peur et la douleur psychologique au souvenir. Elle « calme » l’amygdale cérébrale, notre cerveau primitif qui s’active en cas de peur. Et ça marche ! À l’étude dans différents services d’urgence, elle donne d’excellents résultats : les patients traités surmontent mieux l’épreuve, font moins de cauchemars, ont moins d’angoisses, etc. C’est formidable. Pourtant, une réflexion d’un chef de service des urgences de Lille m’a marquée. Il m’a dit qu’il ne doutait pas que dans une dizaine d’années, lorsque cette molécule serait à la disposition des médecins de ville, les patients la réclameraient pour un oui ou pour un non et en abuseraient. Comme pour les anti-dépresseurs, beaucoup seraient donnés un peu à la va-vite. « Docteur je l’aimais tellement, donnez-moi quelque chose pour ne plus souffrir. » Et hop !, vous voilà avec une pilule qui calme le chagrin mais émousse en même temps émotions et sentiments…

Vous êtes vous-même journaliste scientifique. Quel est votre parcours et quels sont vos domaines de prédilection ?

J’ai grandi à Paris mais la mer est une de mes passions, la Méditerranée surtout. Alors, après des études de biologie marine, achevées à la faculté de Marseille, et un diplôme de plongée, j’ai passé beaucoup de temps sous et sur l’eau, au large de la cité phocéenne, et plusieurs mois en mer Rouge aussi. Mais malgré mon amour de la mer, je restais insatisfaite de ne pouvoir assouvir mon autre passion, l’écriture, qui me taraude depuis que je sais tenir un stylo. Mon premier roman date de mes onze ans, un récit de science-fiction…

Allier la science et l’écriture c’était possible, en décrochant un diplôme de journaliste scientifique. J’ai donc passé le concours de l’École de Journalisme de Lille qui m’a fait traverser la France dans l’autre sens, pour m’installer dans le Nord. Changement radical d’univers et apprentissage d’un métier. De retour dans la capitale, j’ai été recrutée par « Sciences et Avenir », ma maison depuis plus de douze ans maintenant. J’ai traité des sujets dans différents domaines, la technologie, la biologie, la santé, l’environnement… Depuis quatre ans, je m’intéresse tout particulièrement aux mystères du cerveau.

Dans votre livre, vous soulevez les enjeux éthiques des recherches sur la mémoire : peut-on trouver le bonheur en supprimant nos souvenirs gênants ?

Posons-nous la question. Nous avons tous des évènements de notre vie que nous préférerions oublier, parce qu’ils sont douloureux, honteux, culpabilisants… Pour autant, serions-nous vraiment plus heureux si on les effaçait pour de bon ? C’est la question que va devoir explorer Cyrille. Je n’ai pas de réponse toute faite, chacun la sienne. Pour ma part, je pense que nous nous sommes façonnés à coups de malheurs, de chagrins, de regrets… Si on ôte cette composante malheureuse qui rend unique notre histoire personnelle, que reste-t-il ? Des êtres nageant dans un optimisme béat, sans épaisseur, sans noirceur ?… Ce serait ennuyeux à la longue, non ?

Et puis, notre cerveau a d’extraordinaires capacités naturelles, faisons-lui confiance. Il sait remodeler ses connexions afin de s’adapter à chaque situation nouvelle. En cas de coup dur, le cerveau sait se reconfigurer pour s’en sortir, il est programmé pour, même si ça prend du temps et peut demander de l’aide. C’est ça, la résilience.

Pourquoi avoir choisi le thriller pour en parler et non l’essai, par exemple ?

Quand je lis un roman, j’adore avoir peur, m’inquiéter pour les personnages, prier pour qu’ils s’en sortent, etc. Cela me met dans un état de nervosité, d’excitation et génère de telles émotions que j’ai eu envie de vivre cela de l’intérieur. La science n’est, ici, qu’un prétexte pour raconter la descente aux enfers d’une femme à la recherche d’elle-même.

Vous aviez également réalisé un documentaire sur les coulisses du sommet de Copenhague, diffusé le 11 janvier 2010 en prime time sur Canal Plus. Pouvez-vous nous en dire plus ?

C’est l’autre grande aventure de cette année 2010. L’équipe du film et moi avons suivi pendant 8 mois des négociateurs de plusieurs pays jusqu’au sommet de Copenhague qui devait déboucher sur un accord international pour lutter contre le changement climatique. Grâce à nos contacts, patiemment tissés, nous avons obtenu le droit de filmer le sommet de l’intérieur, de nous glisser là où aucune caméra n’était admise, dans les coulisses, lors de rencontres secrètes entre diplomates, dans le bureau du président de la négociation, des ministres… Dans le genre thriller, on peut difficilement trouver mieux. Tous les personnages d’une pièce dramatique étaient réunis, les intrigues, les coups bas, les larmes… ça donne des idées.

Un premier roman, c’est aussi une aventure éditoriale. Vous êtes-vous facilement décidée à envoyer votre manuscrit ?

Comme tout journaliste, j’ai l’habitude d’être lue et critiquée chaque mois, par les lecteurs de notre magazine. On pourrait donc se dire qu’envoyer un manuscrit c’est facile… eh bien non. Parce qu’un roman parle de soi et que le jugement d’autrui, de ce fait, est pris – à tort ou à raison – de manière plus personnelle. Après beaucoup d’hésitations j’ai fini par l’expédier à cinq éditeurs dont j’avais repéré les centres d’intérêts en librairie. J’ai attendu, dans l’angoisse. Quand quelques mois après, j’ai reçu un e-mail de XO me proposant un rendez-vous, j’ai eu l’impression d’avoir été reçue à un examen très important. Quand j’ai su, par la suite, que mon livre allait être édité, j’ai éprouvé un sentiment d’accomplissement jamais ressenti auparavant. Une vague qui me porte encore d’ailleurs.

Qu avez ressenti lorsque l’on vous a annoncé que vous aviez le « Prix Carefour du Premier roman » ?

J’ai été vraiment très émue car ce prix est en partie attribué par le public et j’ai pu, à cette occasion, rencontrer des lecteurs passionnés avec qui j’ai beaucoup échangé, et j’échange toujours. Plus personnellement, ça m’a convaincue qu’il fallait que je continue.

Pensez-vous déjà à un prochain roman ?

Je me suis sentie seule dès que j’ai quitté Cyrille, Julien et les autres personnages. Un vrai baby blues. Alors j’ai commencé à en créer d’autres, à les imaginer vivre. Des lieux m’ont fortement inspirée, des gens aussi.

Il est déjà écrit. Je vous emmène (si vous le souhaitez!!) cette fois-ci au Danemark, à Copenhague, où Rachel Karlsen, une militante écologiste maman d’un petit garçon handicapé, condamné au fauteuil roulant, voit sa vie bouleversée, le jour où elle apprend, qu’en son absence, son fils a réussi à marcher. Elle va se battre pour savoir ce qu’on lui a fait subir. Encore du suspens, des personnages forts et de la science!
Sortie en septembre

Avez-vous un site internet ou une page facebook où les lecteurs pourront échanger avec vous ?

Page facebook D’Elena Sender :http://www.facebook.com/profile.php?id=1052989945

Merci à Elena Sender de nous avoir accordé cette interview.

(Sources de l’interview : Editions XO, Elena Sender)

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Co-fondatrice de Zonelivre.fr. Sophie PEUGNEZ est libraire et modératrice professionnelle de rencontres littéraires. Elle a été chroniqueuse littéraire pour le journal "Coté Caen" et pour la radio.

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