Un enfant brisé de Reims, une trajectoire de violence, des corps dans les eaux noires de la Somme.
L’enfant de Reims que personne n’a su sauver
Il naît le 17 mai 1980 à Reims, dans la Marne. David Patrick Roger Lefèvre est le cinquième d’une fratrie de six enfants. Dès ses premières années, le décor est planté : une famille dysfonctionnelle, des parents que lui-même décrira plus tard comme des « cas sociaux », violents, alcooliques, incestueux. Un père condamné pour complicité de viol en réunion. Une mère incapable d’aimer ses propres enfants, qui leur reprochera jusqu’à leur venue au monde.
En 1988, David n’a que huit ans lorsque l’État intervient. Lui et ses frères et sœurs sont placés en famille d’accueil, près de Laon, dans l’Aisne. C’est la fin d’un cauchemar, et peut-être le début d’un autre. L’enfant devient réservé, fuyant, particulièrement quand on évoque ses parents et ses premières années. L’absentéisme scolaire marque son parcours. Pourtant, derrière ce mutisme, il y a aussi une forme de solidarité fraternelle : David construira une balançoire pour ses frères et sœurs, comme pour apporter un peu de lumière dans une fratrie fracassée par le désamour.
Mais la personnalité qui se construit en lui est profondément blessée. Persécutée. Malsaine, dira-t-on à son procès. Et personne — ni l’école, ni la justice des mineurs, ni les services sociaux — ne parviendra à dévier la trajectoire qui se dessine.
La première chute : Laon, 1999
À la fin des années 1990, David Lefèvre bascule dans la délinquance. Il a 19 ans et s’est lié à un complice mineur. Ensemble, ils achètent un pistolet à plombs et élaborent un plan simple et brutal : braquer des commerces pour « gagner un maximum d’argent ».
5 août 1999. Premier vol à main armée à Laon. Le braquage réussit. Ivres de leur succès, les deux jeunes hommes envisagent une longue série.
8 août 1999. Trois jours plus tard, même ville, même méthode. Mais cette fois, un sans-abri se trouve au mauvais endroit au mauvais moment. La victime se débat. Lefèvre tire. Une balle dans la tête. L’homme s’effondre. Lefèvre abat également le rat de la victime, vole ses économies, et prend la fuite avec son complice. Les passants qui ont entendu la détonation parviennent à décrire les deux fuyards.
Arrêtés quelques jours plus tard, les deux jeunes gens reconnaissent les faits. À la barre de la cour d’assises des mineurs de Douai, en 2002, ses sœurs Sylvie et Nathalie témoignent de leur enfance dévastée. Les psychiatres ne constatent aucune abolition du discernement, mais la cour, touchée par ce tableau familial sinistre, accorde des circonstances atténuantes. David Lefèvre est condamné à 5 ans de réclusion criminelle. Il en fera trois ans et trois mois.
Libéré en novembre 2002, il retourne chez sa famille d’accueil. La machine à récidiver est pourtant déjà en marche.
Une spirale sans fond
Entre 2003 et 2008, l’histoire de David Lefèvre s’écrit dans les couloirs des tribunaux et les cellules des prisons. Vol de voiture, violation des conditions de liberté, trafic de stupéfiants, nouveau vol de véhicule : condamné à 5 ans ferme en 2006, il est libéré en 2008.
À sa sortie de prison, il quitte Laon et s’installe à Amiens, dans la Somme. Un nouveau départ dans une nouvelle ville. Il rencontre un jeune homme de 20 ans, Julien Guérin, ancien enfant de la DDASS lui aussi, sous traitement médicamenteux pour soigner son addiction à l’alcool. Il fait aussi la connaissance de Sylvie, avec qui il noue une amitié forte.
Pendant quelques mois, la vie semble presque normale. Mais Lefèvre est un homme que l’abandon ronge de l’intérieur. Et bientôt, ceux qu’il considère comme ses amis commencent à construire leur vie — sans lui.
Les eaux noires du marais de Camon
Premier meurtre : Julien Guérin, janvier 2011
En 2010, Lefèvre voit Julien Guérin se mettre en couple avec Alice Caron, 17 ans, puis fonder une famille. Quelque chose en lui ne supporte pas cela. Un sentiment d’abandon, de rejet, peut-être de jalousie — le mobile restera, lui, à jamais obscur.
Dans la nuit du 13 au 14 janvier 2011, après un aller-retour en Belgique pour acheter des cigarettes, Lefèvre emmène Julien dans sa voiture. Direction : le marais de Camon, au bord de l’Avre, dans la Somme. Le ton monte. Lefèvre saisit un pied de biche et frappe son ami. Julien, qui avait bu une grande quantité de vodka, tombe dans les eaux sombres du marais. Il se noie.
Lefèvre regagne son domicile. Il se débarrasse de ses armes improvisées. Il retourne chez Alice pour lui expliquer que l’attitude de Julien la veille était « disproportionnée » — et ose même lui proposer de dormir avec elle en échange d’informations. Une plainte est déposée, mais sans preuve, il est relâché.
Alice signale la disparition de Julien au commissariat d’Amiens. Julien ayant 22 ans, aucune enquête n’est ouverte immédiatement.
Le 21 février 2011, le corps de Julien Guérin est retrouvé dans l’Avre. Il avait dérivé au fil du courant. L’autopsie, rendue difficile par l’état du corps après un mois dans l’eau, conclut à une mort accidentelle : le jeune homme aurait bu une dose massive de vodka avant de tomber. Lefèvre reste libre.
Second meurtre : Alexandre Michaud, septembre 2011
Quelques mois passent. Sylvie, l’autre amie proche de Lefèvre, s’est mise en couple avec Alexandre Michaud, 24 ans. Même schéma, même blessure.
Dans la nuit du 4 au 5 septembre 2011, Alexandre se blesse le poignet après une dispute avec Sylvie. Celle-ci, sans moyen de transport, appelle Lefèvre à la rescousse. Il arrive, prend Alexandre en voiture, direction les urgences. Mais quand Alexandre en ressort, Lefèvre ne le ramène pas chez lui. Il le conduit au même marais de Camon. Il sort un revolver — acheté peu après le premier meurtre — et tire. Blessé, Alexandre tombe dans l’eau. Ses pieds se prennent dans une chaîne servant d’amarre. Il meurt noyé.
Sylvie signale la disparition dès le lendemain. Une enquête est ouverte. Le 9 septembre, le cadavre d’Alexandre Michaud est découvert dans le marais, les pieds toujours pris dans l’amarre. Les gendarmes font aussitôt le lien avec la mort de Julien Guérin : même endroit, même entourage immédiat. Un seul nom revient dans tous les témoignages. David Lefèvre.
L’aveu accidentel qui fait tout basculer
Placé en garde à vue, Lefèvre résiste. Il donne sa version des faits, maintient son innocence. Faute de preuves suffisantes, il est relâché — mais placé sur écoute téléphonique.
Puis vient le coup de théâtre. Lors d’un appel à Sylvie, Lefèvre fanfaronne : il lui dit qu’il a déjà tué trois fois. Les enquêteurs, qui écoutent, ont désormais la certitude de leur homme. Ils organisent soigneusement la seconde garde à vue.
14 décembre 2011. Confronté à ses propres incohérences, Lefèvre finit par craquer et avoue le meurtre d’Alexandre Michaud. Dans la foulée, il est emmené sur les lieux du crime pour une reconstitution. C’est là que survient l’aveu accidentel : ignorant que le corps de Julien avait dérivé depuis l’endroit où il avait été tué, Lefèvre remarque que Julien a été retrouvé plus loin qu’il ne s’y attendait. Ce faisant, il révèle qu’il connaît le lieu exact de la mort — et s’incrimine pour le premier meurtre.
Le 15 décembre 2011, il est mis en examen pour assassinat (Alexandre Michaud, avec préméditation) et meurtre (Julien Guérin) et placé en détention provisoire à la maison d’arrêt d’Amiens. C’est à ce moment que les médias lui donnent son surnom : le tueur des marais.
Le 20 mars 2012, depuis sa cellule, il écrit une lettre au procureur dans laquelle il reconnaît les deux meurtres, exprimant excuses et remords envers les familles des victimes. Mais il ne donnera jamais de mobile clair.
Le procès : une perpétuité sans explication
Le 12 novembre 2013, le procès s’ouvre devant la cour d’assises de la Somme. Lefèvre, 33 ans, reste inerte et muet. Il reconnaît sa culpabilité et déclare qu’il ne mérite aucun soutien. Ses amis sont néanmoins présents pour lui.
L’un des avocats des parties civiles dresse le portrait d’un tueur en série qui « ne tue pour rien » — sans mobile identifiable, sans rapport avec le gain ou la passion. La personnalité de l’accusé est décrite comme narcissique, capable d’exercer un ascendant toxique sur les autres. Les psychiatres soulignent une personnalité profondément abîmée par une enfance marquée par le désamour — « compatible avec l’environnement malsain dans lequel il a grandi, mais curable », précisent-ils.
Ses sœurs témoignent, comme douze ans plus tôt à Douai : la même enfance ravagée, les mêmes parents alcooliques et violents, le même père condamné. Mais cette fois, la cour ne peut aller au-delà de la compassion.
La cour retient que le meurtre de Julien Guérin est lié à sa haine envers les toxicomanes, et que l’assassinat d’Alexandre Michaud découle d’une personnalité narcissique incapable d’accepter que Sylvie lui préfère un autre.
15 novembre 2013. David Lefèvre est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de 22 ans. Il n’a pas fait appel. Il pourra formuler une demande de liberté conditionnelle à partir de 2035.
Portrait d’un tueur sans mobile
Ce qui rend l’affaire David Lefèvre particulièrement glaçante, c’est précisément l’absence de mobile. Pas d’argent, pas de passion amoureuse directe, pas de rivalité déclarée. Des hommes qu’il considérait comme ses amis, tués peut-être parce qu’ils avaient le tort de construire une vie dans laquelle il ne trouvait plus de place.
Les experts parlent d’une personnalité persécutée, incapable de gérer l’abandon, incapable de tolérer que l’autre lui échappe. Une enfance brisée qui n’a jamais été véritablement prise en charge, malgré les passages répétés devant les tribunaux. Car c’est aussi cela, la leçon de cette affaire : David Lefèvre n’était pas inconnu de la justice. Il avait été condamné à deux reprises pour des faits graves. Et pourtant, chaque fois, il était ressorti libre, sans filet, sans suivi réel.
En faisant ainsi involontairement la révélation de son premier crime devant les gendarmes au bord du marais, Lefèvre a livré une image saisissante de lui-même : un homme qui ne mesure plus ce qu’il dit, qui croit encore contrôler une vérité qui lui échappe. Le marais, lui, n’oublie rien.











