Une adolescente étranglée entre les corons et les villas. Un notaire, un juge, des maoïstes, Sartre. Et un coupable que la justice n’a jamais trouvé.
Un terrain vague entre deux mondes
Bruay-en-Artois, avril 1972. La ville sent encore le charbon, même si les Houillères du Nord entrent en déclin. D’un côté les corons — ces longues rangées de maisons de briques rouges identiques où vivent les mineurs et leurs familles, serrés les uns contre les autres, avec le terril pour horizon. De l’autre côté, séparées par un terrain vague broussailleux que personne ne traverse jamais, les villas des notables. Deux mondes qui coexistent sans se mélanger, dans une ville que la géographie sociale a coupée en deux aussi nettement qu’un coup de serpe.
C’est précisément sur ce terrain vague — à la frontière des deux France — que tout va basculer.
6 avril 1972, après-midi. Des enfants jouent au ballon sur le terrain vague. Parmi eux, Philippe Dewèvre, 12 ans. C’est lui qui découvre le corps. Celui de sa sœur.
Brigitte Dewèvre, 15 ans et demi, fille de mineur, collégienne sans histoire qui lisait encore Le Journal de Mickey, a été étranglée avec un lien souple — vraisemblablement un foulard — frappée à la tête, partiellement déshabillée, puis traînée et abandonnée au fond du terrain vague, près de la haie d’aubépines qui borde la propriété d’une voisine aisée. La veille au soir, le 5 avril, elle avait quitté son domicile vers 19h30 pour aller dormir chez sa grand-mère. Elle avait été aperçue pour la dernière fois vers 19h45, en conversation avec un inconnu vêtu d’un pull à col roulé.
Elle n’est jamais arrivée chez sa grand-mère. Et leur accord tacite — si Brigitte n’est pas là à 20 heures, c’est qu’elle ne vient pas — a retardé de plusieurs heures le signalement de sa disparition.
Ce détail anodin, cette règle maudite entre une petite-fille et sa grand-mère, aura peut-être changé le cours de l’enquête.
Le notaire et la villa blanche
L’enquête est confiée à la police judiciaire de Lille, et l’instruction au juge Henri Pascal, magistrat à Béthune. Rapidement, un nom revient dans les témoignages.
Pierre Leroy, notaire de Bruay-en-Artois. Membre du Rotary Club. Catholique fervent. Tennisman classé. Propriétaire d’une villa au Touquet, d’un yacht, d’une chasse privée. Sa fortune est alors estimée à huit millions de nouveaux francs. Il est, en un mot, le notable par excellence dans une ville de mineurs.
Ce soir-là, sa voiture — une Peugeot 504 blanche — a été aperçue par un témoin non loin de la scène de crime. Interrogé, Leroy explique qu’il se rendait chez sa maîtresse, Monique Béghin-Mayeur — fille du plus gros marchand de meubles de Bruay, en instance de divorce — en passant par l’arrière de sa villa. Précisément là où le corps a été découvert. Ses explications sont embarrassées, son alibi flou.
Pour le juge Pascal, c’est suffisant. Sur la base d’un « faisceau de présomptions graves et concordantes », il inculpe Pierre Leroy et le fait incarcérer.
La machine est lancée. Et elle va s’emballer bien au-delà du simple cadre judiciaire.
La justice à ciel ouvert : le juge Pascal
Henri Pascal n’est pas un juge ordinaire. Dans la France de l’après-68, encore électrisée par les idées contestataires, il incarne quelque chose de nouveau et de dérangeant : un magistrat qui parle, qui s’explique, qui revendique une « justice à ciel ouvert ». Il ne cache pas ses convictions, donne des informations à charge aux journalistes, communique sur l’instruction en cours.
Sa décision d’incarcérer le notaire — un notable, un pilier de la bourgeoisie locale — fait l’effet d’une bombe. La presse nationale débarque en masse à Bruay. Les journaux télévisés font le voyage. Et les reportages qui en résultent capturent avec une précision saisissante la géographie du drame : « Entre les beaux quartiers et les maisons ouvrières, un terrain vague. » Les mots du présentateur du JT ce 16 avril 1972 résument tout.
Mais un nouveau témoin vient compliquer le tableau. Lors d’une reconstitution, il affirme avoir vu non pas un homme mais une femme conduire la 504 blanche ce soir-là. Il hésite, puis désigne Monique Béghin-Mayeur, la maîtresse du notaire.
Le juge Pascal n’attend pas davantage. Il inculpe Monique Béghin-Mayeur à son tour et l’envoie en prison.
La lutte des classes s’invite dans l’affaire
Ce qui se passe alors dépasse largement le cadre d’un meurtre de province. Dans le contexte brûlant du début des années 1970, alors que Mai 68 n’a que quatre ans et que les idées révolutionnaires irriguent encore les milieux intellectuels et ouvriers, l’affaire de Bruay devient un symbole.
Les maoïstes de la Gauche Prolétarienne sont déjà présents dans la région, à l’affût d’un événement capable de mobiliser. Ils s’emparent du meurtre de Brigitte avec la rapidité et la méthode d’un service de communication rodé. Leur journal, La Cause du Peuple, dont Serge July est le pilote, titre le 1er mai 1972 en lettres capitales : « Et maintenant, ils assassinent nos enfants ! » Sous-titre : « Il n’y a que les bourgeois pour avoir fait ça. »
Jean-Paul Sartre prête sa plume et son nom. Un Comité pour la Vérité et la Justice est créé sous la direction de l’ancien mineur Joseph Tournel. Des manifestations réunissant plusieurs milliers de personnes se succèdent dans les rues de Bruay. L’avocat Roland Dumas intervient publiquement. Des pétitions circulent.
Le juge Pascal, lui, est désormais « le petit juge contre les gros ». Un héros populaire dans une ville qui n’en avait jamais eu.
Mais la justice a ses propres règles. Et elles vont bientôt rattraper tout le monde.
Le dessaisissement : la colère du coron
20 juillet 1972. Sur décision de la Cour de cassation, les avocats de Pierre Leroy obtiennent le dessaisissement du juge Pascal. Le dossier est confié à un juge parisien, Jean Sablayrolles, qui reprend l’instruction depuis le début avec un regard neuf — et froid.
Sa conclusion est rapide : les charges contre le notaire sont insuffisantes. Pierre Leroy est libéré après plus de trois mois d’incarcération. Monique Mayeur l’est également, le 31 juillet.
La réaction dans les corons est explosive. Pour les habitants de Bruay, pour les mineurs, pour le Comité pour la Vérité et la Justice, la libération du notaire n’est pas une décision de justice. C’est la preuve que la justice protège les siens. Que l’argent achète l’impunité. Que le droit n’est pas le même pour tous.
Pendant des semaines, la ville gronde. Des affrontements éclatent. La fracture sociale que le terrain vague matérialisait dans l’espace urbain se transforme en fracture politique ouverte.
Et pendant ce temps, le vrai meurtrier de Brigitte Dewèvre, lui, est toujours libre.
L’orphelin des mines : le faux aveu
18 avril 1973. Plus d’un an après les faits, l’affaire connaît un rebondissement que personne n’attendait.
Jean-Pierre Flahaut, 17 ans, orphelin perturbé, ancien camarade de Brigitte, se présente aux enquêteurs et avoue le meurtre. Il affirme détenir les lunettes de la victime, restées introuvables depuis le début de l’enquête. La police perquisitionne son domicile — dissimulées dans la doublure d’un fauteuil, les lunettes sont bien là.
L’aveu est circonstancié. Jean-Pierre Flahaut raconte qu’il avait donné rendez-vous à Brigitte rue de Ranchicourt, qu’ils avaient « chahuté », qu’il l’avait poussée, qu’elle était tombée à la renverse, que blessée à la tête elle lui avait fait des reproches, et que pris de colère il l’avait étranglée avant de transporter son corps avec une brouette à charbon trouvée dans un jardin voisin. Il dit avoir eu l’idée de maquiller le crime.
Mais très vite, les incohérences apparaissent. Son récit ne correspond pas aux constatations des médecins légistes. La mère de Brigitte ne reconnaît pas les lunettes. L’opticien non plus. Et surtout : depuis le début de l’affaire, ce garçon était omniprésent — présent aux reconstitutions, aux manifestations du Comité pour la Vérité et la Justice, toujours dans le sillage du juge Pascal, visiblement fasciné par sa propre exposition médiatique. Il finit par se rétracter partiellement.
Pour le Comité pour la Vérité et la Justice, la conclusion est simple : un fils de mineur ne peut pas avoir tué une fille de mineur. Jean-Pierre Flahaut est innocent, et ses aveux sont le produit d’un trouble psychologique. L’ennemi, c’est toujours le notaire.
15 juillet 1975. Jugé à huis clos devant le tribunal pour enfants de Paris — il avait 15 ans au moment des faits —, Jean-Pierre Flahaut est acquitté au bénéfice du doute. Le parquet fait appel. La cour d’appel de Paris confirme le jugement le 25 février 1976.
Le crime parfait : personne ne sera jamais condamné
30 octobre 1974. Une ordonnance de non-lieu est prononcée en faveur de Pierre Leroy et Monique Béghin-Mayeur — qui ont entre-temps régularisé leur union.
1981. L’affaire est classée sans suite.
1989. Le juge Henri Pascal meurt, emportant avec lui ses convictions et ses certitudes.
1997. Pierre Leroy meurt à son tour, sans avoir jamais été condamné, sans avoir jamais véritablement été innocenté non plus aux yeux d’une partie de la population.
2005. Le meurtre de Brigitte Dewèvre est prescrit. Plus aucune poursuite n’est possible, quand bien même le coupable se dénoncerait demain.
Le crime est parfait — non pas parce qu’il a été parfaitement exécuté, mais parce que la justice n’a jamais réussi à y mettre un nom.
Et si l’on savait, finalement ?
L’histoire ne s’arrête pas en 2005. Des années plus tard, Daniel Bourdon, ancien policier de la BAC à Paris et enfant de Bruay — son père était mineur, il a joué au football avec les frères Dewèvre —, mène une contre-enquête qui durera plus de cinq ans.
Ses conclusions sont troublantes. Une octogénaire rencontrée dans le sud de la France lui confie un secret gardé depuis des décennies : son ancien mari, facteur à Bruay, lui aurait avoué son crime. Ils avaient quitté précipitamment la région peu après. Bourdon rencontre l’homme, aujourd’hui très âgé. Il nie tout. Mais l’ancien policier dit savoir reconnaître un menteur quand il en interroge un.
Sa thèse : Brigitte Dewèvre aurait été une victime collatérale, tuée parce qu’elle aurait surpris ou appris quelque chose qu’elle n’aurait jamais dû savoir.
L’affaire étant prescrite, Bourdon ne peut nommer personne sans s’exposer à des poursuites. Il publie ses révélations sous forme de roman. Le meurtrier, s’il vit encore, ne sera jamais jugé.
Brigitte Dewèvre, elle, n’a toujours pas de justice.
Ce que Bruay dit de la France
L’affaire de Bruay-en-Artois est bien plus qu’un fait divers non élucidé. Elle est le miroir d’une époque et d’une société.
Elle dit la fracture sociale d’une France ouvrière qui ne croit pas en une justice égale pour tous — et qui, en 1972, a de bonnes raisons de le penser. Elle dit la tentation politique de faire d’un crime un symbole, au risque de perdre de vue la victime réelle. Elle dit l’ambiguïté d’un juge sincère dans ses convictions mais peut-être aveuglé par elles. Elle dit la fragilité des aveux, et combien un adolescent perturbé en quête d’identité peut se perdre dans une affaire qui le dépasse.
Et elle dit, surtout, la douleur silencieuse des familles qui traversent les années sans réponse. Marie-Thérèse et Léon Dewèvre, les parents de Brigitte, sont morts sans savoir. Son frère Philippe, qui a fait la découverte à 12 ans, a porté ce poids toute sa vie.
Entre les corons et les villas, sur ce terrain vague que la géographie sociale avait condamné à rester vide, une adolescente de 15 ans a été tuée un soir d’avril. Et la France entière s’est disputée sur son cadavre, sans jamais trouver le coupable.
Dossier Noir & Littérature policière
L’affaire de Bruay-en-Artois a directement inspiré plusieurs œuvres et nourri tout un pan de la fiction criminelle française ancrée dans le Nord minier.
- Nathalie Gillot — Le Mystère de Bruay-en-Artois, l’affaire Brigitte Dewèvre (Les Presses de la Cité, 2024) : le livre de référence récent sur l’affaire, à la croisée du reportage et de l’analyse sociologique. Indispensable.
- Daniel Bourdon — sa contre-enquête publiée sous forme romancée, pour les lecteurs qui veulent aller au bout de la piste du facteur.
- Téléfilm L’Affaire Bruay-en-Artois (TF1, 2008) : avec Tcheky Karyo dans le rôle du juge, Prix du meilleur téléfilm unitaire de prime time.





