Criminel de droit commun ou martyr révolutionnaire ? L’étrange destin de François Koënigstein, dit Ravachol, l’homme qui fit trembler Paris à la dynamite.
Un enfant de la misère
Il naît le 14 octobre 1859 à Saint-Chamond, dans la Loire, aux portes de Saint-Étienne. François Claudius Koënigstein — il prendra plus tard le nom de sa mère — vient au monde dans une famille ouvrière sans filet. Sa mère, Marie Ravachol, est moulinière en soie quand elle peut trouver de l’embauche. Son père, Jean-Adam Koënigstein, dit « l’Allemand », lamineur d’origine néerlandaise, disparaît du foyer familial alors que François n’est encore qu’un enfant, laissant derrière lui une femme seule et une fratrie dans le dénuement.
Dès l’âge de huit ans, le petit François est placé à la campagne pendant les belles saisons pour alléger la charge familiale, et revient à l’école l’hiver. Il devient apprenti teinturier, apprend un métier, tente de s’insérer. Mais la pauvreté, l’humiliation quotidienne du monde ouvrier de la fin du XIXe siècle, et bientôt les idées, vont transformer cet homme taiseux en quelque chose d’autre.
À dix-huit ans, il lit Le Juif errant d’Eugène Sue. Le livre, qui dénonce la toute-puissance de l’Église, le bouleverse. Il commence à fréquenter des conférences socialistes dans la région, s’inscrit dans des cercles d’études, suit des cours du soir — notamment des cours de chimie. L’anarchie lui semble bientôt le seul chemin réellement radical. Il commence à écrire des chansons révolutionnaires, participe à des réunions, distribue des brochures.
Et puis son patron apprend ses opinions et le renvoie — avec son frère — sans autre forme de procès. « Il m’avait pris le pain, j’aurais dû lui prendre la vie », dira-t-il. La formule dit tout. À partir de ce moment, François Koënigstein devient peu à peu Ravachol. Et Ravachol, peu à peu, glisse vers le crime.
Du vol au meurtre : la descente aux enfers
La trajectoire criminelle de Ravachol est longue et progressive, bien avant qu’il ne pose la moindre bombe. Elle commence modestement — des vols de poules pour nourrir les siens — et s’emballe dans une spirale de violence qui dépasse, et de loin, tout idéal politique.
Dès 1886, il est cambrioleur. On le retrouve vers 1888 à jouer de l’accordéon dans les bals pour cinq francs le soir, se livrant en parallèle à la contrebande d’alcool et à la fabrication de fausse monnaie. Puis viennent les crimes.
La profanation de la baronne de Rochetaillée : à Saint-Jean-Bonnefonds, Ravachol viole la sépulture d’une aristocrate dont il a entendu dire qu’elle avait été enterrée avec ses bijoux. Il ne trouve rien.
Le meurtre de l’ermite de Chambles : Jacques Brunel, vieil ermite réputé thésauriseur, est assassiné à coups de pioche. Ravachol fouille sa maison et repart avec une somme modeste.
Le double meurtre de la Varizelle : le brocanteur Rivollier, dit « Petit Bon Dieu », et sa servante Françoise Faure sont assassinés à Saint-Chamond. Ravachol s’empare de leur argent.
Le meurtre des dames Marcon : une mère et sa fille, tuées dans des circonstances similaires.
Ces crimes, Ravachol les commettra en les justifiant — à lui-même, à ses compagnons — comme autant de « reprises individuelles », une notion anarchiste qui consiste à se réapproprier par la force ce que la bourgeoisie a volé au peuple. Mais la réalité est plus sordide : il tue pour de l’argent, parfois très peu, et il tue avec une violence froide qui troublera même ses défenseurs les plus acharnés.
Pourchassé en France, il se réfugie en Espagne, à Barcelone, avant de revenir à Paris en 1891, sous le faux nom de Léon Léger. La capitale est en ébullition. Et deux événements vont cristalliser en lui quelque chose qui ressemble, enfin, à de la conviction politique.
Le détonateur : Fourmies et Clichy
1er mai 1891. À Fourmies, dans le Nord, une manifestation ouvrière tourne au massacre : l’armée tire sur la foule, faisant neuf morts, dont des enfants. Le même jour, à Clichy, des anarchistes affrontent la police lors d’un défilé. Trois d’entre eux — Dardare, Decamps et un troisième — sont arrêtés, roués de coups pendant leur garde à vue, puis jugés avec une sévérité spectaculaire. Le procureur Léon Bulot réclame la peine de mort pour les trois. Le juge Edmond Benoît les condamne à des peines très lourdes : deux et cinq ans de prison.
Dans les cercles anarchistes de France, la colère gronde. Pour Ravachol, qui a tout suivi de près et rencontré des compagnons qui lui ont relaté les violences subies par les prévenus, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Il décide d’agir. De punir les magistrats responsables.
Dans la nuit du 14 au 15 février 1892, son groupe dérobe dans une carrière de Soisy-sous-Étiolles de quoi faire sauter un immeuble : 360 cartouches de dynamite, 3 kilogrammes de poudre, 100 mètres de mèche, 1 400 capsules d’amorces. La machine est en marche.
Paris tremble : les bombes de 1892
11 mars 1892. Ravachol et ses complices posent une bombe au 136, boulevard Saint-Germain, au domicile du juge Benoît. L’explosion est violente, les dégâts matériels considérables. Un blessé. Benoît, lui, s’en sort indemne.
27 mars 1892. Nouvelle bombe, cette fois au 39, rue de Clichy, chez le substitut du procureur Bulot. Même résultat : une explosion dévastatrice, des appartements éventrés, des voisins traumatisés, mais aucun mort. Aucune des deux cibles n’est atteinte directement.
Paris est tétanisée. La presse s’enflamme. Les journaux diffusent le signalement de l’auteur présumé, mais pendant deux semaines, Ravachol demeure insaisissable — à tel point qu’un journaliste du Figaro ironise publiquement sur son existence : « Qui connaît Ravachol ? »
30 mars 1892. La chute vient d’un garçon de café. Quelques jours plus tôt, Ravachol était entré déjeuner au restaurant Véry, boulevard de Magenta, et avait engagé la conversation avec Jules Lhérot, employé de l’établissement, en lui exposant ses théories anarchistes et en évoquant l’explosion qui venait d’avoir lieu. Lhérot, intrigué et méfiant, avait laissé partir l’inconnu sans rien dire. Mais quand Ravachol revient au restaurant le 30 mars, Lhérot reconnaît en lui l’homme décrit par les journaux. Il alerte discrètement la police. Il faudra plusieurs agents pour maîtriser Ravachol qui se défend avec violence.
La nouvelle de son arrestation se répand dans Paris. Lhérot deviendra un héros, récompensé de plus de 1 200 francs. Mais il paiera cher cette célébrité.
La vengeance des compagnons
25 avril 1892. La veille du procès de Ravachol devant la cour d’assises de la Seine, une bombe explose au restaurant Véry. Le patron et un client sont tués. Le journal anarchiste Le Père Peinard ironise sur cette « opération de véryfication ». Le message est limpide : les compagnons de Ravachol ont décidé de venger leur homme — et d’intimider juges et jurés.
Le palais de justice est gardé comme une forteresse. Les jurés et les magistrats reçoivent des menaces de mort. L’instruction avait été bouclée en douze jours — rapidité stupéfiante pour l’époque — et le 26 avril, Ravachol comparaît.
Il revendique les attentats avec superbe. Il se pose en justicier, défenseur des opprimés, vengeur des anarchistes de Clichy. La cour d’assises de la Seine le condamne aux travaux forcés à perpétuité pour les deux attentats — une peine sévère, mais sans la mort. Ce n’est pas fini.
Montbrison : la mort au bout de la chanson
Car Ravachol doit encore répondre de ses crimes de droit commun — les meurtres, les vols, les profanations commis dans la Loire avant son départ pour Paris. Un second procès s’ouvre le 21 juin 1892 devant la cour d’assises de la Loire, à Montbrison.
Cette fois, l’ambiance est différente. La ville tremble à l’idée d’un attentat. Le maire lui-même est pris de panique. Le bourreau Deibler est arrivé par le train avec sa machine, logé discrètement à l’hôtel du Lion-d’Or.
Ravachol reconnaît le meurtre de l’ermite de Chambles, mais nie farouchement les autres. Ses sœur et frère témoignent en sa faveur, évoquant son rôle de soutien de famille durant l’enfance. Mais la cour n’est pas émue. Il est condamné à mort.
À l’énoncé du verdict, Ravachol se contente de crier : « Vive l’Anarchie ! »
Il refuse de présenter un recours en grâce. Son avocat tente tout de même d’intervenir auprès du président de la République Sadi Carnot, lui faisant valoir qu’une exécution ferait de Ravachol un martyr. Carnot suit l’avis de la commission des grâces. La justice suivra son cours.
11 juillet 1892. À l’angle de la rue du Palais-de-Justice à Montbrison, Ravachol monte sur l’échafaud. Il refuse l’aumônier. Il chante. Il entonne Le Père Duchesne, chanson révolutionnaire, et la lame tombe au milieu de ses derniers mots. On rapporte qu’il criait « Vive la Révolution ! » au moment où le couperet l’interrompt. Il avait 32 ans.
Le mythe Ravachol
La mort ne clôt pas l’affaire. Elle l’ouvre.
Dans les cercles anarchistes, Ravachol devient immédiatement un martyr. Certains le surnomment le « Christ de l’anarchie ». Une chanson est composée en son honneur, La Ravachole, sur l’air de La Carmagnole et du Ça Ira, qui circule clandestinement dans toute la France et bien au-delà. Son nom devient même un verbe : « ravacholiser », pour dire faire sauter, anéantir.
Les attentats se poursuivent après sa mort, comme autant d’hommages. En décembre 1893, Auguste Vaillant lance une bombe à la Chambre des députés. En juin 1894, Santo Caserio poignarde mortellement le président Sadi Carnot à Lyon. Le lendemain, la veuve du président reçoit une photo de Ravachol accompagnée de ces mots : « Il est bien vengé. »
Mais la question qui divise les historiens reste entière : Ravachol était-il un vrai militant anarchiste ou un criminel de droit commun qui a utilisé l’idéologie comme couverture commode ? Le procureur de l’époque tranchait sans hésiter : il avait tué « pour vivre du crime et mener une vie tranquille sans rien faire ». Les anarchistes, eux, répondaient qu’il avait tué parce que la société lui avait tout refusé.
La vérité est probablement quelque part entre les deux : un homme façonné par la misère, qui a glissé vers le crime avant de trouver dans l’anarchie un cadre idéologique à ses actes — et une grandeur inattendue dans la mort.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que Ravachol inaugure une ère. L’ère des attentats anarchistes de 1892 à 1894 est directement liée à son exemple. Et les lois liberticides que la République vote en réponse — les fameuses « lois scélérates » de 1893-1894, qui criminalisent toute apologie des attentats — montrent à quel point cet ouvrier teinturier de Saint-Chamond avait, l’espace d’un printemps, fait trembler l’ordre établi.
Portrait d’une époque
L’affaire Ravachol est indissociable de la France de la Belle Époque : une société en mutation rapide, travaillée par les inégalités sociales, le développement du mouvement ouvrier, et la montée des idées révolutionnaires. C’est aussi l’époque où naît une presse populaire à grand tirage, qui fait des faits divers criminels une affaire nationale — et qui transforme Ravachol, en quelques semaines, en figure mythique que ses contemporains ne savent s’il faut craindre ou admirer.
Des artistes comme Paul Signac, Camille Pissarro ou Maximilien Luce expriment une fascination pour lui, voyant dans sa révolte un écho à leur propre non-conformisme. D’autres, comme Jules Guesde, chef de file socialiste, le rejettent avec violence : « en dehors de l’humanité ».
Un homme, deux lectures radicalement opposées. C’est peut-être cela, au fond, qui fait de Ravachol un personnage si durable.











