Brigand ou héros du peuple ? Dans le Paris tumultueux de la Régence, Louis Dominique Garthausen dit Cartouche fut à la fois le criminel le plus redouté de son époque et le premier bandit « médiatisé » de l’histoire de France.

Paris, 1693 : un enfant de la Courtille

Il naît en 1693 dans le quartier de la Courtille, aux portes de Paris — ce qui deviendra Belleville. Le royaume de France sort à peine d’une famine dévastatrice qui, selon Fernand Braudel, a tué plus d’un million de personnes. Les guerres interminables de Louis XIV ont saigné le peuple à blanc. Les taxes et les épidémies font le reste. Dans ce Paris des bas-fonds, des cabarets et des cours des miracles, où les goguettes et les estaminets poussent sur la misère, naît Louis Dominique Garthausen — dont le patronyme d’origine allemande, francisé progressivement en Gartouse, puis Gartouche, puis Cartouche, deviendra l’un des noms les plus célèbres de l’histoire criminelle française.

Son père est tonnelier — ou marchand de vins selon les sources, car les biographies de Cartouche commencent à diverger dès les premières lignes, tant la légende a rapidement recouvert les faits. Ce qui est certain : c’est un enfant du peuple, de cette France laborieuse et misérable qui grogne sourdement sous le règne finissant du Roi-Soleil.

Il est envoyé au collège des Jésuites de Clermont — ce qui lui vaudra, chose rare pour un bandit de son époque, une relative culture, une éloquence et une capacité à s’adapter à tous les milieux sociaux qui feront sa force. C’est là, dit-on, qu’il commence à voler : des bonnets de nuit à ses camarades, puis des pots de miel dissimulant de l’or qu’il dépense en vêtements fastueux. Quand son père découvre le pot aux roses, Cartouche a déjà choisi sa voie.

Vers douze ans, il fuit le domicile familial et rejoint une bande de Bohémiens qui lui enseigne l’agilité, les tours de cartes, la bonne aventure et l’art du larcin subtil. Cinq ans de formation itinérante dans les marges du royaume.

L’apprentissage du crime : de la bohème aux faubourgs

L’adolescent Cartouche n’est pas, physiquement, ce que l’imagination populaire lui prêtera plus tard. Il est petit — à peine un mètre cinquante — chétif, de physique ordinaire. Pas de port de mousquetaire, pas de prestance naturelle. Sa force est ailleurs : dans une intelligence vive, une ruse sans fond, une capacité à séduire et à inspirer une confiance absolue, et une agilité physique proprement acrobatique.

Il revient à Paris, se fait engager comme laquais chez un marquis où il brille par sa dextérité au jeu — et se fait renvoyer pour tricherie. Il part en Normandie à la tête d’une petite bande locale. Il est repéré par les autorités, et — premier retournement d’une vie faite de doubles jeux — il se met au service du lieutenant de police d’Argenson comme informateur. Il vend ses compagnons de fortune, apprend comment fonctionne la police de l’intérieur, accumule des informations précieuses sur les réseaux criminels parisiens.

Puis il s’engage dans l’armée. Puis il déserte. Il revient à Paris avec dans ses bagages quelque chose d’inestimable pour la suite : un réseau d’anciens soldats, hommes endurcis et sans scrupules, qui formeront le noyau dur de sa future bande.

La manière dont il prend la tête de cette bande est digne d’un roman noir. Le chef en place lui annonce qu’à sa mort, il lui reviendra naturellement de prendre le commandement. Cartouche, flatté, attend — environ le temps d’une promenade au bord de la Seine. Il plonge son couteau dans le dos du chef, revient auprès de la bande en affirmant que c’est lui qui a failli être assassiné. Personne ne le croit. Tout le monde l’élit chef quand même.

La bande à Cartouche : une organisation criminelle sans précédent

Ce qui distingue Cartouche de tous les bandits qui l’ont précédé, c’est l’organisation. Sa bande, à son apogée, compte une centaine de personnes — hommes et femmes — réparties en deux groupes distincts : l’un sous son commandement direct, l’autre sous les ordres de son lieutenant Gruthus du Châtelet, dit « le Lorrain ».

Cette organisation est d’une sophistication remarquable pour l’époque. Les cartouchiens se mélangent à toutes les couches de la société parisienne : on y trouve des artisans, des domestiques, des soldats démobilisés, des filles de joie, des receleurs, et même — détail qui troublera la cour — un membre de la famille du premier valet de chambre du Régent. Des indicateurs sont placés dans les auberges, les postes de carrosses, les milieux aisés. Des complicités s’étendent jusqu’à la préfecture de police elle-même.

Le mode opératoire est varié et adaptable : attaques de carrosses sur les routes de Versailles à Paris — dont les victimes peuvent être aussi bien des bourgeois que des nobles —, cambriolages nocturnes organisés avec minutie, vols à la tire dans les foires et les marchés, escroqueries soigneusement montées. La bande dispose de plusieurs QG dans les faubourgs, avec systèmes d’alerte et voies de fuite préparées.

La discipline interne est féroce. Un complice qui menace de trahir est condamné à mort par la bande elle-même — Cartouche en donne personnellement l’ordre, et l’exécution est prompte. Cette rigueur inspire une loyauté redoutable : pendant des années, malgré les arrestations, les interrogatoires et la torture, les cartouchiens gardent le silence sur leur chef.

Cartouche redistribue une partie du butin dans les quartiers populaires — pas systématiquement, nuancent les historiens, mais suffisamment pour que la rumeur s’en empare et construise la légende du Robin des Bois parisien. Il respecte une règle qu’il impose à ses hommes : ne pas verser le sang inutilement. Les meurtres doivent rester l’exception, le recours ultime. Cette règle sera de moins en moins respectée à mesure que la pression des autorités augmentera.

Le Paris de la Régence : un terreau pour les bandits

L’époque joue pour Cartouche autant que son talent propre. La mort de Louis XIV en 1715 ouvre la période de la Régence de Philippe d’Orléans — une époque de relâchement moral, de spéculation effrénée, de débauche aristocratique et de misère populaire croissante. Le système de Law, cette gigantesque bulle financière qui fait et défait des fortunes en quelques mois entre 1717 et 1720, crée un Paris où l’argent coule à flots dans les salons et manque absolument dans les ruelles.

Dans ce contexte, Cartouche incarne quelque chose de plus que le crime : il incarne une révolte symbolique. S’en prendre aux carrosses des bourgeois et des nobles, détrousser ceux qui profitent du système pendant que le peuple crève — voilà qui résonne, dans les faubourgs, comme une forme de justice informelle.

Il n’est pas sans rappeler, à deux siècles de distance, les Apaches parisiens que votre site a déjà célébrés dans ses Dossiers Noirs — cette même figure du bandit populaire qui tire sa légitimité symbolique de son appartenance au monde des humiliés.

La chasse à l’homme : trois ans de cavale

À partir de 1719, la machine répressive se met en marche. Trois complices de Cartouche sont arrêtés, ses frères pris et torturés. Cartouche lui-même est arrêté une première fois en décembre 1720 — et s’évade spectaculairement de sa cellule du Châtelet en grattant le mortier de sa geôle pierre par pierre, les mains liées dans le dos.

16 mai 1721. Le Régent Philippe d’Orléans ordonne personnellement la traque. Une prime est promise à quiconque livrera Cartouche à la justice. Cartouche prend alors l’identité de « Jean Bourguignon » — c’est de là que vient le patronyme « Bourguignon » souvent utilisé à tort comme son vrai nom. La bande commence à se désintégrer. Les trahisons se multiplient sous la pression du commissaire Bizoton.

14 octobre 1721. Trahi par son propre lieutenant Gruthus, Cartouche et trois complices sont arrêtés au petit matin dans le cabaret Au Pistolet, à la Basse-Courtille — à quelques pas de son quartier natal. Il est transféré au Châtelet, puis à la Conciergerie.

La question et le silence : un homme qui tient

Pendant des semaines, les juges tentent d’extraire de Cartouche les noms de ses complices. La question — la torture judiciaire, alors légale — est appliquée. Cartouche garde le silence. Personne. Pas un nom. Pas une adresse. L’appareil judiciaire, accoutumé à voir les criminels parler sous la douleur, est désarçonné.

Cette résistance achève de faire de lui un personnage héroïque aux yeux du peuple. Des centaines de Parisiens se pressent à la Conciergerie pour l’apercevoir. Des chansons circulent dans les rues. Des colporteurs vendent des gravures à son effigie. Des pièces de théâtre sont montées à la Comédie-Française et à la Comédie-Italienne — de son vivant, alors qu’il attend son exécution. Cartouche est déjà une légende avant d’être mort.

Ce n’est que le jour même de l’exécution, voyant que ses compagnons — qui avaient juré de le délivrer — ne venaient pas, qu’il lâche tout. Par dépit ou par fureur de se savoir abandonné, il livre des noms, des adresses, des réseaux entiers. Des procès s’ensuivront jusqu’en 1723. Plus de 350 personnes seront écrouées. Plus de soixante-dix seront condamnées à mort — roue ou pendaison.

La place de Grève : la roue et la mort

28 novembre 1721. Place de Grève, à Paris. La foule est immense. Cartouche a 28 ans.

La sentence est la roue — l’un des supplices les plus atroces de l’Ancien Régime : le condamné est étendu sur une grande roue, les membres brisés un à un à coups de barre de fer, avant d’être laissé mourir dans la douleur. Cartouche bénéficie d’un retentum — une disposition secrète qui permet de l’étrangler discrètement avant l’application du supplice, grâce aux aveux qu’il a fournis et à l’intercession de ses proches.

Il monte à l’échafaud avec calme. Il meurt. La foule se disperse.

Son masque mortuaire sera moulé — probablement par l’anatomiste Guillaume Desnoues — et conservé. Photographié par Nadar en 1859, il est aujourd’hui exposé au musée municipal de Saint-Germain-en-Laye. C’est l’un des rares objets matériels qui subsistent de cette époque et témoignent de la fascination exercée par Cartouche sur ses contemporains.

La naissance du mythe : le premier bandit médiatisé

Ce qui se passe après la mort de Cartouche est peut-être plus fascinant encore que sa vie.

En quelques semaines, les colporteurs inondent les rues de Paris de complaintes, de gravures, de chansons populaires. La Complainte de Cartouche circule jusqu’aux frontières du royaume et au-delà. Dès 1725, Nicolas Grandval publie un poème, Le Vice puni ou Cartouche, qui en fait un Robin des Bois français. Les décennies suivantes voient se multiplier les biographies romancées, les pièces de théâtre, les images d’Épinal.

Tout au long du XIXe siècle, Cartouche est réédité, réinterprété, magnifié. Jules de Grandpré publie Cartouche, roi des voleurs chez Fayard en 1883. Paul Reboux lui consacre Le brigand Cartouche, roi des cœurs en 1939.

Et au XXe siècle, le cinéma prend le relais. En 1962, Philippe de Broca porte à l’écran un Cartouche flamboyant, incarné par Jean-Paul Belmondo — acrobate, séducteur, généreux, presque indestructible. Ce film, qui n’entretient avec la réalité historique qu’un rapport très libre, devient l’image définitive du personnage dans la mémoire collective française.

C’est Cartouche qui inaugure en France une longue tradition de bandits héroïsés — une tradition qui conduira directement à Mandrin, à Vidocq, puis, par glissements successifs, aux personnages d’Arsène Lupin et de Fantômas dans la littérature populaire du début du XXe siècle.

Ce que Cartouche dit de son époque

Cartouche est indissociable du Paris de la Régence : une ville en ébullition, traversée par la spéculation financière du système de Law, les inégalités criantes entre une aristocratie débauchée et un peuple épuisé, et une police à la fois corrompue et insuffisante face à une criminalité organisée.

Sa légende révèle aussi quelque chose de permanent dans la culture française : le goût pour le bandit qui s’en prend aux puissants, qui nargue l’autorité avec élégance, qui redistribue quelques miettes de ses larcins aux pauvres — qu’il soit réel ou fictif. Cartouche, comme Mandrin après lui, comme Lupin dans la fiction, incarne une justice populaire informelle dans une société où la justice officielle est perçue comme l’instrument des riches.

Il faut cependant ne pas se laisser entièrement séduire par la légende. Le vrai Cartouche était aussi un homme qui faisait tuer sans hésiter les traîtres de sa bande, qui n’hésitait pas à verser le sang quand les circonstances l’exigeaient, et qui, le jour de son exécution, a livré trois cent cinquante de ses anciens complices à la justice — dont plus de soixante-dix payèrent de leur vie.

Le héros populaire et le chef de bande impitoyable ne font qu’un seul homme. C’est précisément ce qui le rend inoubliable.

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