PROFESSION TRADUCTRICE : interview de Lorène LENOIR – Traductrice de la série Mercy Thompson

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France
lorene lenoir
Crédit photo : © Sandrine Correia – Publiée avec l’aimable autorisation de Lorène LENOIR (portrait noir et blanc)

R.I.P. Nous venons d’apprendre avec stupeur le décès de Lorène LENOIR le 09 mars 2014. Elle était la traductrice de la série Mercy Thompson notamment, journaliste, photographe… Toutes nos sincères pensées à ses proches.

Nous voulons lui rendre hommage. Elle était débordante d’énergie, brillante. Nous n’avons eu des échanges que par mail mais c’est quelqu’un dont j’admirai le travail et la personnalité.

Nous vous proposons de saluer sa mémoire via l’interview qu’elle avait accordé à l’équipe de Zonelivre concernant son travail de traductrice sur la série Mercy Thompson. Découvrez ce qui fut son métier, son parcours et comment elle « réalisait chaque épisode » de cette série culte

Interview

Lorène LENOIR, comment pourriez-vous définir votre métier de traductrice ?

On dit souvent que la traduction est une trahison. Mon but est de trahir le moins possible le texte original, tout en le rendant compréhensible par un public francophone. Cela nécessite donc parfois des adaptations un peu hasardeuses, afin de transmettre la notion véhiculée par une expression, et de s’écarter donc de la traduction pure et simple.

C’est parfois un choix difficile, car notre civilisation étant très influencée par la culture anglo-saxonne, une partie du public serait tout à fait à même de comprendre que par exemple, quand un personnage travaille à Walmart, c’est qu’il a des conditions de travail difficiles, qu’il est mal payé, ce genre de choses. Mais mon rôle est de faire en sorte que ceux pour qui une telle allusion ne signifie rien puissent néanmoins en comprendre le sens profond.

Travaillez-vous en free-lance ou travaillez vous uniquement pour une maison d’édition ?

Je suis free-lance, mais ne travaille en ce moment qu’avec Milady. Je suis chargée de deux séries, Mercy Thompson et Riley Jenson de Keri Arthur, et ai déjà dû renoncer au spin off de Mercy, Alpha et Omega, car cela créait un conflit question planning. Autant dire que j’ai assez peu de marge pour travailler avec une autre maison d’édition !

Comment procédez-vous lorsque vous travaillez sur un roman ? Est-ce que vous traduisez au fur et à mesure de votre lecture ou lisez-vous le livre d’un seul trait puis vous commencez votre travail d’écriture ?

Je commence toujours par le lire d’une traite. Il me serait extrêmement difficile de traduire un livre tout en le découvrant.

Je m’adapterais néanmoins à la situation si c’était nécessaire, par exemple dans le cas d’une traduction quasiment simultanée à l’écriture du roman – ce qui se produit avec certaines séries à succès où les sorties françaises sont très proches des sorties dans la langue d’origine – mais j’aime avoir toute l’histoire en tête quand je m’attelle à l’écriture.

Pour Mercy Thompson de Patricia BRIGGS, avez-vous lus tous les livres sortis aux Etats-Unis ou les lisez-vous juste avant de les traduire ?

Je suis actuellement en train de lire le dernier tome paru fin mars, Silver Borne, que je commencerai à traduire dans la foulée.

Pour les précédents, j’ai eu un tel coup de cœur pour cette héroïne si attachante que je dois l’avouer : je n’ai parfois pas eu la patience d’attendre qu’on me fasse parvenir le livre et me le suis acheté, parce que je voulais savoir la suite en tant que lectrice. Quand je pense que le prochain ne sortira pas avant mars 2011, je sens déjà les griffes du manque m’étreindre le cœur !

Y a-t-il des textes ou des sujets que vous refusez de traduire ?

Non. J’ai eu un peu de mal avec La Cave, de Richard Laymon, un livre extrêmement éprouvant, avec moult scènes de pédophilie, de viol, de violence, j’en suis sortie assez secouée (la fin étant particulièrement traumatisante).

Et effectivement, je n’ai pas vraiment réclamé à grands cris de traduire la suite. Mais je l’aurais néanmoins fait si cela avait été nécessaire.

Vous êtes également photographe, correctrice, chroniqueuse, comment arrivez-vous à tout gérer ?

S’il y a bien quelque chose qui me stimule, c’est la variété. Je suis ravie de lâcher un peu ma traduction pour aller interviewer un groupe pour le magazine Noise ou photographier un concert, et vice versa. Je travaille à la maison, et effectivement, j’ai un peu oublié les notions de week-ends, horaires de travail (ce qui m’arrange bien, vu que je travaille mieux la nuit) ou de jours fériés.

Mais d’un autre côté, cela me permet aussi de me faire un «week-end » de vacances en milieu de semaine ! Ces trois métiers ont un point commun : le respect des délais. Et rien ne me rend aussi efficace que l’approche d’une deadline ! Je travaille donc de manière très irrégulière, alternant phases d’incubation de mon travail et phases de productivité, mais c’est ce qui me convient le mieux.

Pouvez-vous nous présenter une journée type ?

Ah ! Eh bien comme vous l’aurez peut-être compris de par ma réponse précédente, je n’ai absolument pas de journée type.

Un jour, je vais me mettre à ma trad vers 11 heures – je ne suis VRAIMENT pas matinale ! – et ne pas lever la tête du guidon avant 20 heures, le lendemain, je vais rester totalement inactive pendant une partie de la journée, aller photographier un concert le soir, et traiter mes photos dans la nuit, le surlendemain, aller faire une interview dans l’après-midi, puis me mettre à la traduction vers 1 heure du matin et me coucher quand le soleil se lève…

Bref, je profite honteusement de mon absence de contraintes horaires pour travailler quand j’en ai envie. Et je me rends compte que je travaille beaucoup plus et mieux que quand je travaillais en entreprise, avec des horaires stricts et une exigence de présence…

Quel est votre parcours professionnel ?

A la base, donc, j’ai une formation de journaliste (Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence, puis Centre de Formation des Journalistes de Paris). Je suis bilingue un peu par accident, ayant fréquenté des anglophones dans mon enfance, puis m’étant retrouvée par hasard dans un lycée international.

La traduction était quelque chose qui m’avait toujours tentée, mais que je pensais inaccessible du fait de mon absence de formation en la matière, mais dans tous mes postes, je me retrouvais à faire de la traduction en plus du travail rédactionnel. Le hasard d’une rencontre a fait que j’ai proposé ma candidature à Milady il y a deux ans et que le test qu’on m’a fait passer était concluant. Et voilà !

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait exercer votre profession ?

Je conseillerais de ne pas faire comme moi et de faire des études de traduction ! Mais surtout, de ne pas se limiter au côté linguistique de l’exercice : l’aspect culturel est crucial et il me semble souvent que c’est ce qui manque aux étudiants en traduction.

Alors, que cela soit en lisant des livres en V.O et en s’exerçant à les traduire, en séjournant régulièrement dans le pays concerné, en fréquentant des gens qui parlent le langage… souvenez-vous toujours que la langue n’est qu’un aspect de la traduction !

Quels sont vos livres cultes ?

Dans des styles très différents, Belle du Seigneur d’Albert Cohen : une écriture magnifique, un souffle épique, et une énorme dose d’humour dans un récit pourtant désespérant.

La série Discworld de Terry Pratchett est aussi une de mes grandes références… et, bien que j’aie d’abord lu la série en anglais, je tiens à rendre hommage au travail de Patrick Couton qui a réussi l’impossible pour la traduction en français : que cela soit aussi hilarant que l’original !

R.I.P Lorène.

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