Abir MUKHERJEE : L’attaque du Calcutta-Darjeeling

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PRÉSENTATION ÉDITEUR

1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde. Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique: chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons. Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité? d’un bordel? C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee. De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.

Origine Royaume-uni
Éditions Liana Levi
Date 17 octobre 2019
Éditions Folio
Date 1 octobre 2020
Traduction Fanchita Gonzalez-Batlle
Pages
ISBN 9782072914706
Prix 8,00 €

L’AVIS DE CATHIE L.

L’attaque du Calcutta-Darjeeling

Abir Mukherjee, romancier britannique d’origine indienne né à Londres en 1974, auteur de romans policiers historiques dont l’action se situe en Inde après la première guerre mondiale, diplômé de la London School of Economics, a fait sa carrière dans le monde de la finance. En 2017, il se lance dans l’écriture avec la série consacrée à Sam Wyndham, ancien inspecteur de Scotland Yard. A ce jour, seul le premier opus de la série est traduit en français.

L’attaque du Calcutta-Darjeeling, A Rising Man en version originale parue en 2017, a été publié par les éditions Liana Levi en 2019. Racontée à la première personne au présent, permettant au lecteur de vivre les événements en direct, procédé toujours appréciable pour un roman policier, l’histoire nous plonge dès le début au coeur de l’intrigue avec la découverte d’un corps. Ici, pas de prologue  ni de présentation. Le style, agréable à lire, est empreint de légèreté et d’un humour caustique qui donne le ton ; jusque dans les dialogues :

« Ensuite, vous n’avez pas encore acquis l’arrogance dont vos semblables font preuve dans ce pays quand ils traitent avec les Indiens. -Je suis désolé de vous décevoir. -Ne le soyez pas, répondit-elle avec désinvolture. Je suis sûre que ce n’est qu’une question de temps. » (Page 22)…

« Je ne peux m’empêcher de sourire. Une police secrète c’est une chose que d’autres nations emploient. Nous les Britanniques nous utilisons des sources différentes. » (Page 42).

Thèmes : colonialisme – toxicomanie.

Fil rouge : le climat oppressant auquel le narrateur, nouvellement arrivé d’Angleterre, n’est pas habitué :  » Encore une nuit torride du Bengale. L’humidité est suffocante. On la sent dans l’air. Tout mon corps transpire et trempe le lit. J’ai ouvert la fenêtre pour tenter d’encourager un simulacre de courants d’air, mais ce la n’a fait que permettre aux moustiques…d’entrer librement. » (Page 164)… « Lal Bazar est une fournaise, mais reste préférable à la rue. » (Page 197).

1919. Une semaine après son arrivée, le capitaine Sam Wyndham se voit confier une enquête délicate: dans une ruelle à deux pas d’un bordel, le corps d’un officier britannique est découvert sans vie. Que faisait-il dans ce quartier pauvre et populeux en pleine nuit ? Comment se fait-il que les hommes du gouverneur aient eu vent de l’assassinat aussi rapidement, alors que le vigile n’a trouvé le corps qu’à sept heures du matin ? La situation, déjà compliquée, pourrait devenir explosive si le capitaine ne trouve pas très vite le ou les coupables :

« Quand la nouvelle se répandra qu’un haut fonctionnaire britannique -un de ses assistants les plus proches de surcroît- a été assassiné…les révolutionnaires s’en donneront à cœur joie. Qui sait ce qu’ils auront l’audace de faire ensuite. » (Page 43)…

Cette attaque démontre « que certains Indiens au moins ne se considèrent plus comme inférieurs, au point de réussir à assassiner un membre aussi en vue de la classe dominante, et ensuite qu’elle détruit la fiction de notre supériorité. » (Page 163).

Wyndham commence une enquête difficile dans une ville dont il ne connaît ni les tenants, ni les aboutissants, ni les coutumes des autochtones. Heureusement que le jeune sergent Banerjee, dévoué et efficace, est là pour le seconder. C’est alors que Taggart les envoie enquêter sur l’attaque du train de Calcutta, à une heure au nord de la ville, attaque qui s’est soldée par le meurtre du surveillant du train. Pourquoi de vulgaires brigands attaqueraient le train, tueraient un surveillant et partiraient sans avoir rien volé ?

Cette attaque aurait-elle un lien avec le meurtre du fonctionnaire britannique ? Si oui, lequel? Dans ce cas, aurait-elle été perpétrée par des terroristes? Dans quel but ? Cela signifierait-il que ce meurtre ne serait qu’un début et non un aboutissement… Wyndham et Banerjee devront s’efforcer de déjouer le complot en usant de toute leur perspicacité, écumant lieux mal famés, quartiers indigènes et fumeries d’opium, où le danger guette à chaque coin de rue.

Contexte politique servant de canevas au roman :

La situation du Bengale, cette province plus grande que la France, pour laquelle le vice-roi avait décidé, quinze ans plus tôt, de couper la présidence en deux, décision très mal perçue par la population qui y avait vu une tentative de diviser pour mieux régner.=> Expliquant l’ambiance survoltée qui règne à l’arrivée de Wyndham, notamment depuis l’entrée en vigueur des lois Rowlatt qui « autorisent à boucler quiconque est soupçonné de terrorisme ou d’activités révolutionnaires. Nous pouvons le garder derrière les barreaux pendant deux ans sans procès. » (Page 21)

Et la fondation du groupe Jugantor : les services secrets soupçonnant ses membres d’avoir mis au point un plan leur permettant « d’acheter des armes au Kaiser, s’emparer de Calcutta et fomenter l’insurrection des régiments indigènes de l’armée indienne dans tout le pays. Ils décrivent les liens du groupe avec des organisations indiennes séditieuses implantées aussi loin que Berlin ou San Francisco et décrivent comment les fonds destinés à payer les expéditions d’armes étaient acheminés à travers ces organisations. » (Page 171) =>Climat politique instable rendant toute enquête policière délicate à mener, qui plus est pour retrouver l’assassin d’un ressortissant britannique.

Calcutta, capitale du Bengale, en perpétuelle agitation contre l’occupant, incitant ce dernier à déplacer la capitale à Delhi, mais également la proie d’une chaleur suffocante, implacable assortie d’un taux d’humidité propre à rendre fou n’importe quel homme bien portant, selon l’avis de Wyndham qui décrit ainsi sa première vision de la cité :

« Le fleuve était bondé d’embarcations. D’énormes bateaux marchands allant vers l’océan se bousculaient pour se placer le long des docks. Si le fleuve était l’artère de la ville, ces bateaux étaient son sang qui transportait ses marchandises dans le monde. A en juger par son aspect, Calcutta pourrait être une ancienne métropole… Toutefois, elle n’a pas été conçue sur des aspirations à un nouveau départ dans un Nouveau Monde. Cet endroit est né pour une raison plus basse: le commerce. Calcutta -nous l’avons appelée la Cité des Palais. Notre Etoile d’Orient. Nous avions bâti cette ville, construit des maisons et des monuments là où il n’y avait jusque-là que la jungle et le chaume. Nous avions payé notre tribut de sang et nous proclamions à présent Calcutta ville britannique. » (Page 39)

=> L’auteur montre bien en quoi la topographie des lieux où se déroule l’intrigue est intrinsèquement lié à la colonisation britannique du Bengale, mêlant habilement fiction et réalité.

L’un des principaux atouts de L’attaque du Calcutta-Darjeeling, outre son écriture agréable à lire, réside dans la capacité de l’auteur à reconstituer le contexte politique de l’Inde en 1919 : les préjugés racistes à l’encontre des autochtones, la barrière linguistique qui rend compliqués les interrogatoires, l’attitude arrogante des Anglais =>Aspects vus à travers le regard du capitaine Wyndham, nouveau venu, donc pas encore perverti, et celui du sergent Banerjee, qui s’efforce de rester neutre. Ces deux points de vue radicalement opposés permettent au lecteur d’aborder l’histoire avec en mains toutes les ressources nécessaires pour appréhender le plus objectivement possible les conditions dans lesquelles les personnages vont enquêter.

Le+ : l’enquête ancrée dans les réalités politiques et sociales du Bengale en 1919 : « Les preuves que nous avons sont purement indirectes. Rien ne relie directement Sen à l’assassinat de Mac Auley ou à l’attaque du train. Aucun tribunal ne condamnerait un Anglais sur la base des éléments dont disposons. Mais selon les lois Rowlatt la réputation de Sen suffit pour l’envoyer à la potence. » (Page 247). Situation complexe qui lie les mains de Wyndham et l’empêche de mener une enquête objective : « Avant de venir en Inde, je n’aurais jamais imaginé une chose pareille…Et pourquoi ? Parce qu’il est plus facile de le condamner que de prouver son innocence. Parce que cela contribuerait à affermir ma réputation dans un nouveau poste. Parce que la vie d’un Indien a moins de valeur que celle d’un Anglais. » (Page 248).

Le ++ : sous une vision sarcastique et polémique de la présence britannique en Inde pointe le profond humanisme de l’auteur, mettant en exergue le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à lutter pour leur indépendance, sans agressivité ni amertume. Un roman lucide, profondément humain qui soulève des questions politiques et morales tellement d’actualité.

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