Dossiers Noirs : Jeffrey Dahmer, le cannibale de Milwaukee

Dix-sept victimes en treize ans. Un appartement transformé en charnier. Et une question qui hante encore l’Amérique : comment a-t-on pu ne pas voir ?

Milwaukee, été 1991 : la découverte

22 juillet 1991, nuit. Deux policiers de Milwaukee patrouillent dans le quartier nord de la ville quand un homme les aborde, affolé. Une paire de menottes pend à son poignet. Il s’appelle Tracy Edwards. Il raconte avoir été emmené dans un appartement par un homme qui l’a menotté et menacé d’un couteau, en lui murmurant qu’il allait « manger son cœur ».

Les policiers le suivent jusqu’au 924 North 25th Street, appartement 213. Un homme calme, poli, blond leur ouvre la porte. Il s’appelle Jeffrey Dahmer. Il a 31 ans. Il travaille dans une chocolaterie. Il propose de récupérer lui-même la clé des menottes dans la chambre.

L’un des policiers entre seul dans l’appartement. Il ouvre le réfrigérateur pour chercher la clé. Ce qu’il y trouve — des têtes humaines, des organes conservés dans des bocaux — le fait reculer en criant. Dans les placards : des squelettes. Dans la chambre : des corps en décomposition. Sur le sol : des photographies de démembrements. Dans la chambre à coucher, un cadavre qui « sent comme l’enfer ».

Jeffrey Dahmer est maîtrisé et menotté sans résistance. Il sourit légèrement. Plus tard, en garde à vue, il avouera tout — avec la même sérénité déconcertante. Dix-sept meurtres, entre 1978 et 1991. Viols. Démembrements. Nécrophilie. Cannibalisme.

L’enfance d’un vide

Jeffrey Lionel Dahmer naît le 21 mai 1960 à Milwaukee, Wisconsin. Son père est chimiste, sa mère femme au foyer. La famille est blanche, de classe moyenne, et profondément dysfonctionnelle dans une discrétion parfaite.

Sa mère, Joyce, connaît une grossesse difficile, marquée par la dépression. Elle prend de nombreux médicaments. Jeffrey sera par la suite décrit comme un nourrisson en bonne santé, mais une personnalité qui se referme très tôt, comme aspirée par un gouffre intérieur.

À huit ans, il commence à collecter des animaux morts trouvés sur les routes, à les disséquer dans un cabanon au fond du jardin, à reconstituer leurs squelettes. Son père, découvrant un jour le résidu noir et collant que l’acide avait laissé sur de la chair animale, croit que son fils a simplement manqué de soin dans ses expériences. L’enfant, lui, dit que c’est de la « curiosité ». Plus tard, il reconnaîtra que ces manipulations lui procuraient une forme de satisfaction difficile à nommer.

À seize ans, il découvre son homosexualité — dans une famille qui ne lui en donne aucun espace, dans un Ohio conservateur des années 1970 qui n’en veut pas entendre parler. Il commence à boire sérieusement. Il devient silencieux, fuyant, de plus en plus asocial. Son lycée le remarque à peine.

1978. Ses parents divorcent dans un chaos domestique qui laisse Jeffrey seul dans la maison familiale de Bath Township, dans l’Ohio. Il a dix-huit ans.

Le premier meurtre : seul dans la maison vide

Juin 1978. Jeffrey Dahmer fait de l’auto-stop sur une route de l’Ohio. Il prend en stop un jeune homme de son âge, Steven Hicks, qui se rendait à un concert de rock. Il l’invite chez lui pour boire des bières. Ils passent plusieurs heures ensemble. Puis Steven annonce qu’il doit partir.

Dahmer ne supporte pas cela. Il frappe Steven à l’arrière du crâne avec un haltère. Il l’étrangle. Il démembre le corps dans le sous-sol, met les morceaux dans des sacs poubelles, les enterre dans le jardin. Quelques semaines plus tard, craignant que les ossements soient découverts, il les déterre, les réduit en poudre à coups de masse, et disperse les fragments dans les bois.

Il dira plus tard, avec une franchise qui glaçait ses interlocuteurs : ce qu’il voulait, c’était que Steven ne parte pas. Ce motif — ne pas être abandonné, posséder l’autre jusque dans la mort — traversera toute sa trajectoire criminelle.

Ce premier meurtre restera son seul crime pendant neuf ans. Il entre à l’université d’État de l’Ohio, en ressort rapidement. Il s’engage dans l’armée — il sera renvoyé pour alcoolisme après deux ans, basé en Allemagne. Il s’installe chez sa grand-mère paternelle à West Allis, dans le Wisconsin, en 1982. Il vit à la cave.

La spirale : Milwaukee, 1987-1991

Novembre 1987. Dans un hôtel de Milwaukee, Dahmer rencontre Steven Tuomi dans un bar gay. Il ne se souviendra pas, dira-t-il, d’avoir tué cet homme. Au matin, Tuomi est mort. Dahmer démembre le corps dans sa valise, le transporte dans un taxi jusqu’au sous-sol de sa grand-mère.

Quelque chose a basculé. La digue tient depuis neuf ans. Maintenant, elle cède.

Les meurtres se succèdent : deux en 1988, un en 1989, quatre en 1990. Dahmer affine sa méthode. Il fréquente les bars gay de Milwaukee, s’y montre avenant, séduisant même — un homme ordinaire, poli, qui propose de l’argent contre des photos. Il ramène ses victimes chez lui, leur offre un verre drogué à la Halcion ou au Triazolam, attend qu’elles s’endorment, les étrangle, les démembre.

Il garde les crânes, les squelettes, parfois les organes. Il photographie les corps à chaque stade. Il commence à consommer certaines parties — les biceps, le cœur. Il dira que c’est une manière de garder ses victimes en lui, qu’elles ne puissent plus le quitter.

En mai 1990, il quitte le domicile de sa grand-mère et s’installe dans son propre appartement, le 213 du 924 North 25th Street. L’appartement devient son laboratoire, son musée et son charnier.

Konerak : le garçon que la police a rendu à son bourreau

Au printemps 1991, Jeffrey Dahmer tue pratiquement une victime par semaine. Il a perfectionné ses méthodes d’approche, de neutralisation, de dissimulation. Le bruit et les odeurs de son appartement inquiètent parfois ses voisins — mais personne n’appelle. C’est le genre de quartier pauvre, noir et hispanique de Milwaukee où l’on apprend à ne pas regarder trop longtemps par les fenêtres des autres.

26 mai 1991. Au Grand Avenue Mall de Milwaukee, Dahmer aborde un adolescent de 14 ans, Konerak Sinthasomphone, d’origine laotienne. Il lui propose de l’argent contre des photos. La famille Sinthasomphone traverse des difficultés financières. Konerak accepte à contrecœur.

Dans l’appartement, Dahmer le drogue, l’agresse sexuellement, lui perce un trou dans le crâne et y injecte de l’acide chlorhydrique dilué — une tentative de lobotomie destinée à créer un être totalement soumis, incapable de fuir. Puis il sort acheter des bières.

Konerak, en état de conscience altérée, trouve la force de s’échapper. Il est retrouvé dans la rue, nu, ensanglanté, désorienté, par trois femmes du quartier — Sandra Smith, Tina Spivey et Nicole Childress — qui appellent immédiatement le 911.

Les policiers John Balcerzak et Joseph Gabrish répondent à l’appel, accompagnés d’une ambulance. Les trois femmes expliquent que le garçon est blessé, qu’il semble très jeune. Les ambulanciers pensent qu’il a besoin de soins. Dahmer arrive sur les lieux et explique calmement que Konerak est son compagnon de 19 ans, qu’il a trop bu, qu’ils ont eu une dispute. Les policiers croient Dahmer. Ils renvoient l’ambulance. Ils reconduisent Konerak dans l’appartement. Les policiers remarquent une odeur étrange — c’est le cadavre de Tony Hughes, tué trois jours plus tôt, en décomposition dans la chambre à coucher — mais n’en tiennent pas compte.

De retour à leur voiture, les deux agents plaisantent avec leur répartiteur radio : « L’Asiatique intoxiqué a été rendu à son petit ami sobre. »

Dahmer tue Konerak dès que les policiers ont quitté les lieux. Il gardera son squelette.

Glenda Cleveland, une voisine noire qui avait insisté pour alerter la police ce soir-là, rappellera à plusieurs reprises dans les jours suivants. Elle verra la photo de Konerak dans un journal local. Elle contactera le FBI. Personne ne la rappellera. Cinq nouvelles victimes mourront avant l’arrestation de Dahmer.

La fin : Tracy Edwards s’échappe

22 juillet 1991. Tracy Edwards est le dernier homme à entrer dans l’appartement 213 et à en ressortir vivant. Après plusieurs heures de terreur — menotté, Dahmer lui appuyant un couteau sous les côtes en murmurant des paroles incohérentes — Edwards trouve le moment où Dahmer baisse sa garde et lui assène un coup de poing au visage. Il s’enfuit.

Quand les policiers entrent dans l’appartement avec Edwards, Dahmer ne résiste pas. Il dit simplement : « J’aurais voulu que vous me tuiez. »

Les investigations des jours suivants révèlent l’étendue complète du carnage. Onze corps en tout dans l’appartement. Des photographies de chaque étape des crimes. Des crânes dans les placards. Un cœur humain au congélateur — « pour manger plus tard », dira Dahmer. Un baril d’acide contenant des parties de corps. Des ossements, des squelettes, des bocaux.

Le procès : la question de la folie

Le procès s’ouvre le 27 janvier 1992 devant la cour d’assises du comté de Milwaukee. Dahmer plaide non coupable pour raison de folie. C’est le seul enjeu du procès : il a avoué tous les faits. La question est de savoir s’il était en état de discernement.

Son avocat présente un homme rongé par une paraphilie dévastatrice, incapable de contrôler des pulsions qui le terrifiaient lui-même. Les psychiatres de la défense diagnostiquent une nécrophilie et des troubles de la personnalité graves. Dahmer lui-même, à la barre, décrit ses crimes avec une précision clinique et une apparente sincérité — il ne cherche pas à minimiser, il veut que l’on comprenne.

Mais le jury ne retient pas la folie. 15 février 1992 : Jeffrey Dahmer est reconnu coupable de quinze meurtres et condamné à quinze peines consécutives de réclusion à perpétuité — soit 957 ans de prison — sans possibilité de libération conditionnelle.

À la barre pour sa déclaration finale, Dahmer dit : « Je souhaitais la mort pour moi-même. »

La mort en prison

28 novembre 1994. À la prison de Columbia, à Portage, Jeffrey Dahmer est assigné à un groupe de nettoyage des toilettes avec deux autres détenus, Jesse Anderson et Christopher Scarver. Les gardiens laissent les trois hommes sans surveillance.

Scarver, condamné à perpétuité pour meurtre, sort de sa poche une coupure de journal relatant les crimes de Dahmer. Selon son témoignage ultérieur, il présente l’article à Dahmer et lui demande si c’est vrai. Puis il s’empare d’une barre de métal d’un équipement de sport et frappe Dahmer et Anderson à la tête.

Dahmer est déclaré mort une heure après son arrivée à l’hôpital. Il avait 34 ans.

On rapportera que pendant son incarcération, il avait joué avec sa nourriture pour la faire ressembler à des membres coupés, arrosés de ketchup rouge sang. Certains gardiens, témoins des crimes, ne s’étaient pas donné la peine de l’en empêcher.

Les deux policiers qui avaient reconduit Konerak Sinthasomphone dans l’appartement de Dahmer avaient été licenciés après l’arrestation de ce dernier. Ils ont fait appel. Réintégrés par un juge, ils ont reçu chacun 55 000 dollars d’arriérés de salaire. L’un d’eux, John Balcerzak, sera élu président du syndicat de la police de Milwaukee en 2005.

La ville de Milwaukee a versé 850 000 dollars à la famille Sinthasomphone en règlement amiable d’un procès pour discrimination raciale.

Ce que Dahmer dit de l’Amérique

L’affaire Dahmer est bien plus qu’une affaire de tueur en série. Elle est le révélateur de plusieurs angles morts de la société américaine des années 1980-1990.

L’invisibilité des victimes. Seize de ses dix-sept victimes étaient des hommes de couleur — noirs, latinos, asiatiques — ou des hommes gay blancs. Dans le Milwaukee de l’époque, ces hommes disparaissaient sans que la police ouvre de véritables enquêtes. Les familles se heurtaient à l’indifférence. Certains disparus n’étaient même pas signalés, sachant d’avance qu’on ne les chercherait pas.

La faillite policière. L’épisode Konerak est le plus emblématique — un enfant, nu et blessé dans la rue, rendu par la police à son bourreau parce qu’il était asiatique et pauvre et que son bourreau était un homme blanc poli. Mais ce n’est pas le seul : Dahmer avait été arrêté en 1988 pour agression sexuelle sur le frère aîné de Konerak, condamné, puis libéré après moins d’un an sur simple lettre de remords. Il était en liberté conditionnelle quand il a tué Konerak.

La solitude comme fabrique du monstre. Dahmer lui-même décrivait ses crimes non comme une jouissance sadique mais comme une tentative désespérée de ne pas être seul. Il voulait des compagnons qui ne puissent pas partir. C’est une psychopathologie d’une profondeur tragique — qui ne diminue en rien la responsabilité de ses actes, mais qui pose des questions sur ce que la société fait — ou ne fait pas — des êtres fracturés qui signalent leur détresse avant de passer à l’acte.

Dossier Noir & Littérature policière

Dahmer a généré une quantité considérable d’œuvres — certaines remarquables, d’autres purement voyeuristes. Voici ce qui mérite vraiment attention.

  • Derf BackderfMon ami Dahmer (BD, 2012) : le témoignage graphique exceptionnel d’un ancien camarade de lycée de Dahmer. L’œuvre la plus nuancée et la plus humaine sur le sujet — elle montre un adolescent en train de sombrer, sans que personne ne le voie vraiment.
  • Joyce Carol OatesZombie (1995) : roman inspiré de Dahmer, plongée littéraire dans la conscience d’un tueur. Un des textes les plus troublants sur la psychologie de la prédation.
  • Anne E. SchwartzMonster : l’histoire vraie du tueur en série Jeffrey Dahmer (Marabout, 2024) : la journaliste du Milwaukee Journal qui a couvert l’arrestation de 1991 raconte l’affaire de l’intérieur, avec un accès exceptionnel.
  • Lionel DahmerMon fils est Jeffrey Dahmer (2023) : le père du tueur tente de comprendre et de témoigner. Bouleversant et honnête.
  • NetflixMonster : The Jeffrey Dahmer Story (2022, Ryan Murphy, avec Evan Peters) : série de fiction à l’angle inhabituel, centrée sur les victimes et les failles policières autant que sur le tueur lui-même. Controversée pour son impact sur les familles des victimes.
Jérome PEUGNEZ
Jérome PEUGNEZ
Co-fondateur de Zonelivre.fr. Il est le rédacteur en chef et le webmaster du site.
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